Friday, August 5, 2011

À bas l’oppression (chez les autres)

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Beaucoup de Libanais trépignent pour enfin descendre dans la rue. Pour enfin crier leur indignation face à l’oppression du peuple syrien. Pour porter haut les couleurs de la liberté et de la dignité. À bas la répression et haro sur le tyran !

L’intention est admirable. Bravo.

Mais ce qui m’étonne, c’est qu’aucun n’a de fourmis dans les jambes pour dénoncer une autre oppression, bien plus voisine, bien plus proche. Mais tout aussi violente, tout aussi scandaleuse.

Pourtant ces opprimés là forment la moitié du peuple libanais. Et leurs oppresseurs sont des tyrans sanguinaires et violents qui n’ont rien à envier aux baassistes de ce monde.

Aujourd’hui, certaines instances religieuses, et non des moindres, empêchent la promulgation d’une loi contre la violence domestique.

La violence faite aux femmes.

Aujourd’hui, au Liban, il est légitime –pire encore : légal, de frapper sa femme, ou ses femmes, c’est selon.

Evidemment, l’oppression au quotidien n’est pas aussi spectaculaire. Les télés n’abondent pas en images choquantes de femmes battues. Pas de reportages au téléphone portable dans les foyers. Pas de cris, de hurlements, de pleurs en live.

Elle ne fait pas la une des nouvelles du soir, cette oppression là. On n’en parle pas dans les journaux étrangers. Pas trop non plus sur Facebook. Encore moins sur Twitter. Ce n’est pas une cause à mode. Une cause dont on cause. Dans les salons, à la plage, ou à Faraya.

Comme c’est une oppression qu’on ne voit pas, quel besoin de faire du zèle à piétiner le pavé et crier des slogans vengeurs ? Faisons comme si de rien n’était (j’allais écrire « comme syrien n’était »), ça passera bien tout seul. Comme un mauvais rhume, une colique néphrétique ou un herpès malencontreux.

Mais ne nous leurrons pas. Tous ceux qui descendront dans la rue pour protester contre l’oppression en Syrie, mais n’ont jamais rien dit, rien fait, rien écrit contre celle des femmes au Liban, sont au mieux des hypocrites.

Parmi ceux-là, les pires sont les femmes. Les premières concernées, mais les premières à se taire. Vilipender tel et tel leader, oui. S’égosiller contre tel ou tel parti, encore oui. Se pâmer devant tel ou tel poilu, triple oui.

Mais descendre dans la rue pour redonner leur dignité aux femmes, non. Se salir les Louboutin pour dénoncer la violence domestique, encore moins. Se mobiliser vraiment pour faire voter cette loi essentielle à toute société qui se respecte, là il n’y a plus personne.

« Tu comprends, j’ai un dîner ce soir, après je dois aller retrouver Luigi au Skybar. »

Combien de femmes doivent-elles mourir sous les coups pour que vous daigniez enfin bouger vos botox ? Combien de filles doivent-elles être violées, par un père, un oncle ou un cousin, pour vous émouvoir ? Combien de mâchoires brisées, de côtes cassées, de crânes fracassés, de jambes et de bras fracturés, de visages et de corps tuméfiés, de vies brisées pour vous arracher à vos frivolités ?

Un ami très remonté par ce qui se passe en Syrie m’a dit à raison : « tous ceux qui se taisent sont complices. »

Comment ne pas lui donner raison sans passer pour un faux cul ? Il y a comme ça des logiques imparables.

Dans cette même logique, on peut affirmer haut et fort que tous ceux et celles qui ne disent rien face à la violence domestique, ont sur les mains le sang de toutes les femmes battues.

Et ne comptez pas sur moi pour regarder de l’autre côté.

Alors descendons tous, le plus tôt possible, soutenir le peuple syrien. Mais avant, oui avant, c’est pour les femmes que nous devons envahir les rues.

La dignité c’est d’abord chez soi qu’elle se gagne. « Be the change you want to see » disait Gandhi.

Et ça c’est pas gagné.


© Claude El Khal, 2011

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