Sunday, August 7, 2011

la carpe et le saumon

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Le saumon nage à contre courant. La carpe, elle, ferme sa gueule.

Il est con, le saumon. Sa vie serait tellement plus simple s’il nageait dans le sens du courant. S’il caressait dans le sens des écailles. Comme tous ces braves poissons qui vaquent à leurs braves occupations de vertébrés, sans se mêler des choses de la mer.

Le destin d’un poisson est simple : bouffer et se faire bouffer. Il se reproduit quand vient la saison, et nous fait de jolis petits têtards, qui auront exactement le même destin que lui. Eternel recommencement, jusqu’à la fin des temps. Ou l’assèchement des océans. Ou l’empoisonnement total de la faune marine –ce qui est le plus probable.

Pépères et pénards, les poissons. Pas comme ces trublions de saumons. Toujours à faire leur intéressant. Nager à contre courant… Quelle idée grotesque ! Y a qu’à les voir sauter au dessus des cascades. Ratant leur coup. Recommençant, encore et encore. On raconte que beaucoup y perdent la vie. Un rocher, une mouette qui passe, ou tout bêtement d’épuisement.

Rares sont ceux qui arrivent à destination.

Le pire c’est qu’une fois arrivés, on se dit qu’ils vont se la couler douce. Heureux et fier d’avoir réalisé l’impossible. Place au farniente, le ventre au soleil, les nageoires dans l’eau fraiche et la tête dans les nuages.

Mais non ! Les voilà qu’ils recommencent. Ils nagent jusqu’à l’océan, se retournent et, hop, c'est reparti à contre courant !

La carpe, par contre, a tout compris. Elle ne dit rien. Jamais. Pas même un son. Pas même un murmure. Mais si elle parlait, qu'est-ce qu'elle aurait pu dire ? Et qu’est ce que ça aurait changé ?

Imaginez-la, allant chercher des noises aux requins. Défendant l’innocent plancton contre la vilaine baleine. Clamant justice pour les victimes innombrables de l’anguille, ce serpent, ce diable. Expliquant aux uns et aux autres qu’il ne faut pas s’entre-bouffer, qu’il faut apprendre à vivre ensemble, savoir refouler ses instincts primaires, et s’élever dans la dignité des créatures douées d’esturgeons.

Ça serait ridicule. On la prendrait pour qui ? Une remue-vase, une rebelle, une briseuse de vie paisible ?

Elle sait garder sa place, la carpe. Elle ne se prend pas pour un dauphin, ni une dorade, ni même une crevette. Elle ne pète pas plus haut que son arête. Elle ne nage pas à contre sens, elle. Elle sait respecter les plus forts et mépriser les plus faibles. Elle sait que lorsque le courant va à gauche, elle va à gauche. Et lorsqu’il va à droite, elle va à droite. C’est pas si compliqué. Il suffit de suivre.

Mais allez expliquer ça au saumon. Rien à faire, il ne veut rien entendre. Et vas-y que je te fasse des kilomètres, vas-y que je te bondisse au dessus des fleuves... Non mais quel show off ! Quel saltimbanque !

Parfois, en secret, cachée derrière des algues, la carpe observe le saumon, un peu jalouse. Ça doit être excitant toutes ces aventures. Passionnant même. Et puis ça doit bien plaire aux sirènes. Mais vite elle chasse ces pensées infamantes et dangereuses.

Et pour se rassurer de la monotonie de son existence, elle se dit qu’ils ont beau faire les beaux, les saumons, on n'a jamais vu une carpe servie en sushi.

Avant de continuer à se taire, la conscience tranquille.


© Claude El Khal, 2011

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