Saturday, August 13, 2011

Nouvelle : la guerre du Liban n’a pas eu lieu

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Elle est debout au coin d’une rue. Elle attend. Elle a une vingtaine d’années mais en paraît un peu moins. Elle est habillée d’une robe noire courte et moulante, dessinant les contours élastiques de son corps. Le froid mord ses cuisses dénudées. C’est la fin de l’automne, et l’hiver semble pressé d’arriver.

La guerre du Liban n’a pas eu lieu.

Elle ouvre son petit sac noir et en sort une cigarette. Le tabac blond grésille sous la flamme du briquet jetable. Elle tire une longue bouffée, s’emplit les poumons, puis souffle la fumée, qui s’envole et se dissipe dans la brise du soir.

Pas encore.

Elle fume sa cigarette, le regard lointain. Autour d’elle, les lumières de Beyrouth forment des halos oranges et jaunes. Comme si, elles aussi, avaient revêtu leurs couleurs automnales.

Tout ça n’était qu’un grand reality show pour nous distraire de l’essentiel.

Elle jette le mégot par terre et l’écrase. Ses orteils, sanglés du cuir de ses chaussures à talons aiguilles, sont peints de vernis rouge sang, contrastant avec la blancheur diaphane de sa peau. La ville, tranquille, ronronne de mille soucis et de mille insouciances. Indifférente à tous les drames qui se jouent dans ses méandres.

Une énorme arnaque. Le plus grand hold-up du siècle.

Elle regarde sa montre. Dix heures et quart. Ses pieds lui font mal. Elle n’a jamais vraiment aimé les chaussures à talons hauts. Même si elles lui donnent une jolie cambrure, galbent ses jambes, affinent ses chevilles et, indirectement, projettent subrepticement la poitrine vers l'avant, redressant ses seins. Le froid se fait plus agressif. La brise légère s’évapore, cédant la place à un vent venu du nord. Une voiture approche en vrombissant. Elle reconnaît la Maserati argentée qu’elle attendait.

On nous dit qu’au Liban, si tout va mal, c’est qu’il n’y a pas d’argent dans le pays.

La voiture de sport s’arrête près d’elle. Elle ne bouge pas pendant quelques instants, laissant le vent lui fouetter doucement les joues. Puis d’un geste décidé, elle ouvre la portière.

Il n’y a pas d’argent dans le pays…

Elle s’assoit confortablement sur le siège en cuir gris et ferme doucement la portière.

Bien sûr qu’il y a de l’argent dans le pays. Beaucoup d’argent même. Il coule à flot l’argent.

Il l’embrasse l’air de dire : désolé pour le retard. Elle sourit légèrement. Il jette un regard furtif qu’il aimerait discret vers ses cuisses, ses jambes, puis ses pieds aux ongles rouge sang. Il n’a pas encore trente ans, mais veut se donner des allures d’homme.

Il y a une boîte où on te vend le magnum de champagne à trois mille dollars. Et quand tu en commandes un, on éteint les lumières, et on te l’amène sous les applaudissements des présents. On met même ton nom sur un écran: « Mesdames et messieurs, dans le pays où les gens ont faim, monsieur Machin vient de claquer de quoi nourrir une famille pendant trois mois ! Bravo ! Quel grand homme monsieur machin ! »

Alors qu’il démarre en trombe, il se met à lui raconter les raisons de son retard, ponctuant son récit d’éclats de rire. Elle le regarde silencieusement en souriant. Sa bouche a la même couleur que son vernis, donnant un air fatal à ses lèvres ourlées. Les yeux dessinés au khôl noir, aussi ébène que ses cheveux courts, on la croirait sortie tout droit d’un roman de gare américain des années 60.

La grand-messe au dieu fric. La seule vraie religion libanaise.

L’autoroute est presque vide. Seules quelques voitures se pressent pour rentrer chez elles. Un taxi se faufile en klaxonnant, ignorant comme de coutume toutes les règles d’un code de la route quasi inexistant. Pendant le trajet, il ne cesse de jeter des regards de moins en moins furtifs à ses cuisses et à sa poitrine, que le tissu noir de la robe dessine à merveille. Il remarque même un petit tatouage sur son cou, juste en dessous de l’oreille. Un cœur transpercé d’une dague. Il est surpris, il aurait préféré un papillon, ou quelque autre dessin plus féminin.

Et on nous dit qu’il n’y a pas d’argent dans le pays…

Arrivée en bord de mer, la Maserati se gare et éteint ses phares. L’endroit est désert. Les rares voitures qui s’y garent d’habitude ne sont pas là. Chaque soir, elles fleurissent, comme des écrins d’acier et de plastique, protégeant les couples illégitimes du regard des curieux. Mais ce soir c’est dimanche. Et le dimanche, même les amours secrètes sont en congé.

Pas d’argent pour vous et pour moi. Pas d’argent pour les écoles et les universités publiques, pas d’argent pour une vraie sécurité sociale, pas d’argent pour avoir de l’électricité 24 heures sur 24.

Il la regarde et sourit. Elle sourit à son tour. Il s’approche pour l’embrasser, mais elle le repousse gentiment.

Le hold-up du siècle, je vous dis.

Elle ouvre la portière et descend de la voiture, laissant sa robe dévoiler un peu plus de ses cuisses nues. Excité par cet imprévu, il se penche vers le siège vide et la regarde à travers la portière ouverte.

On dit que le pays est divisé en deux : les voleurs et les putes. Quelqu’un vole toujours quelqu’un, et quelqu’un se vend toujours à quelqu’un.

Non loin de là, un feu d’artifice illumine le ciel. Sans doute pour célébrer des fiançailles ou une réussite à un examen. Elle regarde quelques instants ce spectacle multicolore, puis se retourne et tend son bras vers le jeune homme, resté dans la Maserati.

Pour s’en sortir, il faut être l’un ou l’autre.

Au bout du bras, elle tient un pistolet.

Et moi, je ne sais pas voler.

Elle tire.

Mon frère avait 17 ans. Son opération coûtait vingt mille dollars. On ne les avait pas. Alors il est mort.

Foudroyé, il s’affale d’un coup sur le cuir gris, les yeux figés dans un dernier instant d’étonnement. Une rigole vermillon s’échappe de sa bouche et glisse lentement sur le siège ensanglanté.

Combien ça coûte une vie humaine ? Combien de magnums de champagne ?

Elle range le pistolet dans son sac. En sort une cigarette, l’allume et aspire profondément la fumée rédemptrice. Elle retire ses chaussures à talons aiguilles, libère ses pieds endoloris et s’éloigne du pas tranquille des promeneurs du dimanche.

La guerre du Liban commence aujourd’hui.


© Claude El Khal, 2011

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