Thursday, September 20, 2012

L'HEBDO MAGAZINE : "Claude El Khal : Quand le mot rencontre l’image"

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Maniant images, mots et dessins, Claude El Khal est un rêveur, un idéaliste, un réaliste et un funambule. L’ironie est son arme, la colère son propulseur et la passion son métier. Portrait.

Il y a quelques semaines, il a fait le tour de la Toile, ce dessin devenu désormais fameux d’«Edith Piaf au Liban» chantant «Bajam! Baja! Bajam!». Un dessin que presque tout le monde a fini par poster et reposter, par l’envoyer ou le renvoyer, sans connaître son auteur. Jusqu’à ce qu’il se révèle enfin et qu’il signe son dessin: Claude El Khal. Le site www.libnanews.com le contacte pour voir s’il est intéressé par une rubrique hebdomadaire. «Les lundis de Claude El Khal» débutent le 27 août. Et évidemment, le premier dessin qu’il présente est celui de Bajam.
Réalisateur, scénariste, chroniqueur, écrivain, blogueur, Claude El Khal n’était pas connu jusque-là comme dessinateur. C’est qu’il avait délaissé le dessin depuis plus de 20 ans déjà. «Quand j’étais plus jeune, je dessinais et je voulais faire de la BD. Mais j’ai abandonné, je ne sais pas pourquoi». Ce goût de l’image lui est resté de mille et une manières. Parmi ces manières, cette attitude qu’il avait de visualiser certains faits de l’actualité, certains statuts de Facebook qu’il postait, et qu’il voyait avant tout en dessin. «Ça a été le cas de Bajam qui était au départ un statut de Facebook que j’avais visualisé sans avoir le courage de le dessiner». Claude El Khal profite d’un voyage à Paris pour replonger dans ses vieux cartons à la recherche de ses anciens dessins, les plus tardifs, du début des années 90. Oui, il y a du style. Pour s’en assurer davantage il en poste quelques-uns sur le réseau social. Accueil favorable, mais comment peut-on être sûr que le dessin est jugé pour ce qu’il est et non en fonction de son auteur, notamment par rapport au cercle d’amis et de connaissances sur Facebook, familier avec son travail? Claude décide de risquer le tout pour le tout. Il fait de nouveaux dessins, celui de Bajam en tête, et les poste de manière anonyme tout en gardant toutefois un sigle qui lui est particulier. «Et ça a été au-delà de mes espérances, dit-il. Puis les gens ont remonté la piste, vu que j’étais le premier à l’avoir fait». Depuis, il n’arrête plus de s’amuser à croquer et à publier un dessin après l’autre; des dessins qui expriment en quelques traits, en quelques mots, l’ironie d’une situation. Il vient d’ailleurs de commencer une nouvelle série de dessins intitulée «Quelque part à Beyrouth».
 
Sur sa table de travail, un cahier de croquis sur lequel il esquisse, biffe et redessine, s’essaie encore et encore à croquer tel ou tel visage, telle ou telle idée, toujours de manière minimaliste, avec son humour particulier. Et il s’éclate en faisant ses dessins, même si cela implique beaucoup de travail pour essayer de résumer une situation souvent compliquée en un dessin ou une phrase.

Rêver encore et toujours
 
Mais le plus important pour Claude, et c’est une voie qu’il a choisie depuis longtemps, est de ne faire que ce qu’il aime, «même si ce n’est pas dans la vague, même si ça va me valoir quelques désagréments d’un point de vue professionnel ou social». Ce que Claude n’accepte pas c’est de «trouver des excuses pour ne plus prendre de risques. Quand on ne se met pas en danger au niveau de soi, de ce qu’on sait faire, on entre dans une espèce de somnolence. Il est intéressant de temps en temps de se créer un nouveau challenge».
Des challenges, Claude s’en est créé souvent. Après avoir notamment publié son roman Flemme, en 2005, aux éditions Tamyras, et avoir participé à l’ouvrage collectif Nuits Beyrouthines, sorti en 2010 aux Editions Tamyras également, il planche sur un deuxième livre. Et depuis deux ans, il signe une chronique dans Santé Beauté. Là aussi Claude s’amuse, tout comme dans les textes qu’il publie sur son blog claudeelkhal.blogspot.com. «[…] chérie, tu m’as appris que Paris Hilton n’était pas un palace parisien, et que du mot culture tu n’avais retenu que le cul. Mais aussi callipyge soit-il, pour moi le mot excite veut dire porte de sortie» - «Moi, mon enfance, j’en ai fait un métier. Ecrire, inventer, faire des films, rêver. Rêver, nom de Dieu ! Et c’est tellement mieux comme ça»…
 
Des textes crus, vrais, audacieux, ironiques, sans faux-semblants, qui décortiquent, mettent à nu l’être et la société libanaise, dans ce qu’ils ont de plus beau, de plus laid, de plus ambigu, de plus injuste. Une injustice que Claude ne supporte pas, contre laquelle il se soulève, autant dans ses textes, ses dessins que son discours. «Oui il y a de la colère dans mes écrits, car les injustices sont insupportables. C’est ce qu’on appelle la sainte colère». Les droits des femmes, la sécurité sociale retirée aux personnes âgées quand elles en ont le plus besoin… «Quand je vois un vieux en train de mendier ou de fouiller dans les poubelles, si je ne me mets pas en colère, je ne suis pas un être humain. La colère est indispensable. Il ne faut pas qu’elle soit gratuite, qu’on casse tout, qu’on brûle des pneus! La colère c’est avoir tout simplement des sentiments, se dire que ce vieux qui mendie peut être mon père… Mais personne ne se le dit. On se regarde soi-même… Colère oui, mais pas de haine, pas de hargne, cela n’avance en rien. Je dirais plutôt de la fougue», ajoute-t-il, un sourire ironique au coin des lèvres. L’ironie est l’une des armes de Claude El Khal. Une ironie qui n’est pas toujours bien comprise ou bien reçue par ses lecteurs. Ses écrits suscitent souvent la polémique et lui attirent quelques insultes sur les réseaux sociaux. Des insultes qu’il prend comme «un immense compliment, car il n’y a rien de pire que de laisser indifférent. Mais je ne fais pas de la provocation gratuite, ça ne m’intéresse pas. Je m’exprime de cette manière, et si ça peut faire bouger quelque chose, positif ou négatif, pourquoi pas?… Je crois que ce qui les dérange c’est qu’ils y décèlent une vérité et qu’ils se rendent compte qu’ils ne font absolument rien pour changer les choses. Alors que, s’insurge-t-il, le Liban est un régime parlementaire, donc on a le pouvoir entre nos mains. Pourquoi est-ce que tout le monde se plaint mais personne ne fait rien?». Idéaliste? Sa réponse fuse: «Je l’espère. Car sinon à quoi sert-on? L’idéal n’est pas quelque chose qu’on tient dans ses mains, mais vers lequel on doit tendre. Sinon, on n’avance pas. C’est peut-être pour cette raison que le pays n’avance pas. Je ne vois pas l’intérêt de se lever le matin s’il n’y a pas cet idéal. Le jour où je ne serai plus idéaliste… mon Dieu!».
 
Après avoir passé une grande partie de sa vie entre Paris et Londres, Claude El Khal est revenu au Liban depuis 10 ans environ. Un pays, son pays, pour lequel il s’est battu et il se bat toujours, rien qu’en préservant son idéalisme, sa fougue, son désir de faire bouger les choses à sa manière. Ce pays où il ne regrette pas d’être revenu, malgré ses mauvais et ses bons jours… Ce pays qu’il ne cesse d’aimer, mais qu’il apprend «tous les jours à ne pas détester. Et ça c’est plus difficile». 

Et le cinéma dans tout ça?
 
«Ecrire, inventer, faire des films, rêver». Claude El Khal est également réalisateur. Il a déjà à son actif trois courts métrages: la comédie noire Bloody Mary Afternoon (1998), Beau Rivage (2003) du nom du QG des services de renseignements syriens à Beyrouth de l’époque et la merveilleuse comédie Ecce Hommos (2009) qui ne cesse de récolter du succès. Il est toujours à la recherche d’un producteur pour son projet de premier long-métrage, Circle City, le scénario étant achevé depuis des années. En attendant, il a déjà écrit deux autres scénarios. Mais toujours pas de films. « Malheureusement, on est tellement peu aidés au Liban. C’est un pays où il n’y a pas de structure pour cette industrie. Pourtant, le cinéma c’est l’image, l’image d’un pays tout entier».

Nayla Rached

 

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