Thursday, December 6, 2012

SANTÉ BEAUTÉ - Chronique nº 15 : Un Livre

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Un livre, c’est beau. 

Surtout si c’est le nôtre. Si sur ses pages imprimées ce sont nos mots à nous qui se baladent, qui gambadent, qui annoncent ou dénoncent, qui chantent ou déchantent, qui claquent comme un fouet ou caressent comme une courtisane experte et lascive. 

Pourtant cet élan éhonté d’autosatisfaction onaniste est toujours de courte durée. Arrive le moment fatal où, horreur absolue, on voit que… 

Mais stop, ne nous précipitons pas. Faisons un petit flash-back et revenons à la genèse de la chose. Je ne parle pas de l’écriture, mais de l’objet « livre », celui que nos ancêtres appelaient « codex ». 

Un livre, c’est du boulot. 

Avant tout, il faut corriger le texte, partir à la chasse à ces coquilles sournoises qui se glissent partout comme des anguilles. Et qui sont souvent plus difficiles à attraper que les moucherons minuscules qui viennent virevolter devant nos yeux au moment où, à la télé, une belle actrice se décide enfin à enlever le bas. 

Il faut être sans merci. Les fautes d’orthographe, les erreurs de conjugaison et d’inattention sont à éradiquer sans pitié. Au karcher. Au lance-flammes. À la tronçonneuse. 

Puis il faut choisir la taille du livre, le papier, la typo, la couverture… Et surtout ne pas se tromper. Parce qu’une fois sorti de l’imprimerie, l’objet sera immuable. Rien, absolument rien ne pourra le changer.


Si vous avez fait les mauvais choix, la bête vous restera sur l’estomac jusqu’à la fin des temps. Ou celle, plus probable, de votre vie. 

Un livre, c’est sensuel. Ça se touche, ça s’ouvre, ça se pénètre. Ça se hume, ça se déguste, ça se dévore. Il faut donc le concocter avec toute la délicate attention que l’on met à composer son premier poème d’amour. 

Une fois tout ça terminé, le livre sort du four. Tout chaud, tout beau, encore fumant. On a la larme à l’œil et le sourire idiot d’un parent devant son dernier-né. 

On ramène la chose chez soi, et on se vautre sans tabous dans cette autosatisfaction éhontée dont je parlais plus haut. 

Et là, soudain, horreur, on la voit ! 

L’erreur. La coquille. Celle qui a échappé à tous les yeux attentifs qui ont pourtant scruté, examiné, scanné tous les recoins du texte. 

Elle rayonne, la salope, et ricane, ravie de gâcher notre bonheur. 

On la regarde, et soudain on ne voit plus qu’elle. On la voit grossir, pousser les autres mots, prendre toute la place, s’étaler de toute sa monstrueuse laideur, comme une verrue au milieu d’un front, qu’aucun fard, aucune mèche ne peut cacher. 

Alors, tristes et rageurs, on jette le livre. Loin. Ou on le cache sur une étagère perdue, au milieu d’autres livres qu’on n’ouvrira jamais. Vous savez, de ceux qu’on achète pour faire plaisir. 

Boudeurs, on l’ignore, au livre. Mais il continue à nous guetter, à nous faire les yeux doux. Alors on se laisse attendrir, on le reprend, on l’ouvre, on se dit que ce n’est pas si grave après tout. Et on se met à l’aimer de nouveau. 

Puis vient le jour où il faut le laisser partir. On organise une signature, comme on dit, et le voit trouver ses premiers amis, ses premiers amants et ses premières maîtresses. Avant l’inévitable et fatidique sortie en librairie où il faudra qu’il affronte seul le monde, ses joies et ses dangers. 

Finalement, l’image d’Épinal a raison : un livre c’est comme un enfant. D’une simple graine d’idée, un fœtus se met à exister. Ce fœtus grandit et se développe, jusqu’au moment où on accouche. Où on le couche sur du papier ou sur un écran. 

On le nourrit, jour après jour, ensuite on l’habille, on le sort, et un matin, on le regarde partir, le cœur gros, la peur au ventre, mais déjà fiers de son avenir qu’on imagine radieux. 

Il faut absolument que j’aille expliquer ça à ma mère, pour qu’elle arrête de râler à propos de cette progéniture qu’elle attend avec tant d’impatience mais qui tarde désespérément à se pointer. 

Et lui annoncer fièrement et solennellement qu’elle est déjà la grand-mère de deux jolis petits livres, dont le plus récent vient tout juste de faire ses premiers pas. 



Publié dans Santé Beauté, Décembre 2012

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