Sunday, September 7, 2014

Des za3ims et des dieux

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Le problème fondamental du Liban c’est le concept du za3im.

Za3im peut se traduire par chef, mais sa réalité est plus proche du seigneur féodal ou du parrain mafieux, parfois même du demi-dieu, que du leader politique traditionnel. On est za3im de père en fils, à moins qu’on ne le devienne par la force des armes.

Les za3ims règnent sans partage sur le petit peuple vivant dans les régions sous leur contrôle. Ils en deviennent leur seul porte-parole et leur seul recourt. On appelle ça les za3amét.

De ce fait, le Liban n’est pas une République unie comme on veut nous faire croire, mais une fédération de za3amét. Et son système confessionnel n’est là que pour faire perdurer ces za3amét.

Il n’est pas non plus une démocratie parlementaire, les élections n’étant que le plébiscite répété des za3ims.

Il n’y a pas 128 députés au parlement libanais, mais moins d’une dizaine de za3ims et leurs suites, plus ou moins nombreuses, selon l’importance du za3im. En fait, les za3ims n’ont même pas besoin d’être au parlement. Leurs suites sont dociles et votent ou légifèrent ou bloquent ou débloquent selon les ordres de leur za3im.


Les postes à la tête de l’Etat sont partagés entre les différents za3ims : les trois présidences : du conseil, du parlement et de la République, sont occupés par un za3im ou par son obligé.

Nous en avons le parfait exemple aujourd’hui avec l’élection incertaine d’un Président de la République. Le problème n’est ni politique, ni idéologique, le véritable nœud de cette élection est la za3amé
- Pour les uns, elle se doit de consacrer le za3im des Maronites, et par extension des Chrétiens en général. 
- Pour les autres, ceux qui veulent un président soi-disant neutre, ne cherchent en réalité qu’à renforcer leur za3amé au détriment de celles des autres.

Au lendemain des élections de juin 2005, le patriarche maronite d’alors, Nasrallah Sfeir, l’a dit sans ambages : "chaque communauté a clairement désigné son za3im".

Quand les za3ims sentent que leur pouvoir est menacé, et que les Libanais commencent à se révolter, ils ne reculent devant aucune entourloupe : prorogation du mandat parlementaire, blocage des institutions, vacuité étatique, etc. Ils vont même jusqu’à se faire la guerre pour ensuite nous faire avaler un accord bidon dont le but unique est de protéger la fédération des za3amét.

Ce concept du za3im est profondément implanté dans l’inconscient collectif libanais. Tellement implanté que si on faisait des élections de quartiers, et que chaque immeuble désignait un représentant qui irait siéger au conseil du quartier, et que les membres de ce conseil élisaient un président du quartier, ce dernier, au lieu de se mettre au service des habitants, s’évertuera immédiatement à créer une nomenclature d’intérêts, ne s’entourera que de membres de sa famille ou de quelques obligés, et deviendra le za3im du quartier. Il s’enrichira à vue d’œil, sa femme se parera de bijoux et ses enfants deviendront insupportables. Et il sera indéboulonnable. À sa mort, son fils, son neveu ou son cousin prendront sa place. Et ni les habitants du quartier, ni leurs enfants, ni leurs petits-enfants ne verront jamais leur vie s’améliorer, mais au contraire ils verront le za3im, sa famille et sa suite prospérer alors qu’eux s’appauvriront chaque jour un peu plus.

Si nous voulons changer le Liban, la première chose à faire, comme disait Gandhi au sujet de l’intouchabilité, est d’extraire ce concept de za3im de nos esprits, de nos traditions et de nos vies. 


© Claude El Khal, 2014

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