Tuesday, January 27, 2015

L’Islam, parlons-en !

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Quand la guerre du Liban a commencé, j’avais 7 ans. La rupture qu’elle causa dans mon quotidien d’enfant fut si brutale qu’il ne me reste aujourd’hui presque plus de souvenirs d’avant.

Les années qui ont suivies furent rythmées par les bombardements, la course aux abris, les francs tireurs et les fils de voisins qui partaient se battre et ne revenaient plus, dont les photos en noir et blanc ornaient tous les murs du quartier. C’étaient des années de rage et de haine, et l’enfant que j’étais ne pouvait y être indifférent, ne pouvait que tout absorber, jusqu’à s’y noyer.

A l’âge de 9 ans, ma mère m’envoya à Paris chez mon père. Le fils qu’il a vu débarquer était un petit garçon qui détestait viscéralement les musulmans. C’était eux qui détruisaient le Liban, c’était eux qui massacraient les chrétiens, ils étaient l’ennemi barbare et sanguinaire, le mal absolu. Un tel discours ne pouvait que profondément contrarier mon père, humaniste et poète.

Qu’a-t-il fait ? M’a-t-il giflé, tancé, fait la morale, puni, privé de dessert ? Non. Il m’a amené au cinéma. Il m’a amené voir deux films : "Le Cid" d’Anthony Mann et "Le Message" de Moustapha Akkad.

"Le Cid", grande épopée romanesque, raconte l’histoire de chrétiens et de musulmans espagnols qui s’unissent pour sauver leur pays en guerre, et "Le Message", autre grande épopée, raconte la mission du prophète Mohammad et la naissance de l’Islam.

Comment ne pas se laisser emporter par la légende du Cid, Rodrigo de Bivar, de la belle Chimène et de l’émir de Saragosse ? Comment ne pas s’émouvoir du destin de Bilal, l’esclave devenu le premier muezzin de l’Islam ? Comment ne pas admirer l’indomptable Hamza, chasseur de lions et oncle du Prophète ?

En sortant du cinéma, j’étais le Cid, j’étais Bilal, j’étais Hamza.

Mais que serait-il arrivé si mon père avait réagi en censeur et non en pédagogue inspiré ? S’il m’avait grondé ou puni, ne me serais-je pas cambré, ne me serais-je pas accroché encore plus à ma haine ?

Bien des années plus tard, devenu adulte, je suis parti travailler dans les pays du Golfe. Là, je m’y suis fait nombre d’amis dont beaucoup le sont encore aujourd’hui. Ces amis, de nationalités arabes différentes, étaient en majorité musulmans. Notre amitié n’était pas empreinte d’hypocrisies. Nous n’évitions pas à tout prix les sujets qui fâchent. Au contraire, nous aimions les sujets qui fâchent, nous y plongions avec passion, nous les embrassions avec ardeur. Nous débattions d’Islam, de Christianisme, de Judaïsme. Nous comparions nos lectures, confrontions nos croyances et nos idées. Souvent les esprits s’échauffaient, le ton montait, parfois des insultes fusaient, mais très vite nous nous réconciliions, parce que nous savions que le respect de l’autre passe surtout par l’honnêteté et la franchise.

J’ai discuté d’Islam dans de nombreux pays arabes, de l’Egypte à Bahreïn. J’ai débattu avec des croyants et des hommes de religion. J’ai exposé mon point de vue, avancé des théories, posé des questions. J’ai écouté et j’ai été écouté. Un jour, j’ai reçu un magnifique cadeau d’un ami égyptien, une édition rare du Coran, en arabe et en français, dont l’introduction contenait une interprétation que je théorisais, pensant naïvement que j’avais découvert la roue !

Dans ces ilots d’échanges si enrichissants, j’ai découvert plus de tolérance que je ne rencontre aujourd’hui en France. Surtout de la part de ceux qui prétendent lutter contre l’islamophobie.

Il ne faut surtout pas parler de l’Islam, il ne faut surtout pas critiquer, il ne faut surtout pas poser des questions, il ne faut surtout pas débattre. Interdit. Quiconque enfreint ce diktat est tout de suite montré du doigt, voué aux gémonies et aux flammes éternelles de la nauséabonderie universelle.

Cette attitude paternaliste envers les musulmans de France, tellement condescendante, presque injurieuse, n’est-elle pas aussi de l’islamophobie ? Respecter l’autre, le respecter vraiment, ce n’est pas le traiter comme un enfant, comme un mineur, qui a besoin qu’on le protège des vilaines gens, à qui on retire le droit de défendre haut et fort ses croyances et ses traditions. Personne n’a réalisé qu’en agissant de la sorte, on se mettait ontologiquement du côté de ces jihadistes qui ne demandent rien de mieux que d’interdire tout débat sur l’Islam ?

Je demande donc aux musulmans de France de descendre en masse dans la rue et de porter à bout de bras l’appel suivant : "L’Islam, parlons-en !"

Que les débats soient lancés, que les agoras soient ouvertes, que ceux qui ont peur de l’Islam viennent partager leurs craintes et leurs inquiétudes, qu’ils en parlent, qu’on les écoute, qu’on leur réponde, qu’on leur explique, que les idées soient échangées, que les opinions soient confrontées ! Que ceux qui n’aiment pas les musulmans viennent rencontrer des musulmans, qu’ils leur disent pourquoi, qu’ils soient entendus, puis que l’absurdité de leurs inimitiés leur soit démontrée, à moins que celles-ci, par le simple fait de s’être rencontré et d’avoir été écouté, n’aient disparues toutes seules.

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir réparateur et rassembleur du débat et du dialogue. A condition bien sûr que ceux-ci soient honnêtes et francs. Et non suintant de ce politiquement correct si néfaste à la démocratie.

Quant à tous ces jeunes musulmans radicalisés, les punir ne les conforterait-il pas dans leur radicalité, ne les pousserait-il pas à l’être encore plus ? N’est-il pas aberrant, ou tout simplement stupide, de penser que cette radicalité est d’ordre religieux et non sociétal ? N’est-il pas aberrant qu’au lieu de sérieusement s’atteler à résoudre les vrais problèmes –l’éducation, l’inégalité des chances, le tout-argent, on s’évertue à punir les victimes collatérales de ces problèmes ?

L’interdit et la punition n’ont jamais fait avancer une société, ni même adoucir ses tensions. Bien au contraire. Ils ne font que la raidir, la diviser puis, malheureusement la briser, comme nous l’avons vu et vécu au Liban.

La République française n’a pas besoin de pères fouettards. Elle n’a besoin que d’appliquer véritablement les trois principes qui l’ont fondée : la liberté, l’égalité et la fraternité.


© Claude El Khal, 2015 

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