Wednesday, May 11, 2016

Elections municipales à Beyrouth, Démocratie dites-vous?

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Dimanche, c’était la première fois que je votais au Liban. Avant, je refusais de le faire, par principe, parce que selon le mode électoral libanais, sectaire jusqu’à l’os, je ne votais pas en tant que Libanais, mais en tant que Grec-Orthodoxe, dans une salle réservée aux gens de ma confession.

Mais dimanche, vu l’enjeu des élections à Beyrouth, j’ai mis mes réserves au placard, je me suis foutu un coup de pied au cul, et j’ai été voter. Arrivé à la Sanawiyet el Banet qui faisait office de bureau de vote, j’ai été immédiatement sollicité par les mandoubine (représentants) des différents candidats, chacun cherchant à me refiler sa liste. Une fille aux yeux d’une étonnante beauté a presque réussi à me donner une liste des Byérté, tant le gris-bleu de son regard était enivrant.

Mais le citoyen a rapidement pris le dessus sur l’homme et j’ai refusé la liste, comme j’ai refusé toutes les autres. A tous les mandoubine qui me racolaient, j’ai offert mon plus beau sourire et déclaré avec une certitude déconcertante : "békhod el listet mine jouwwa" (je prendrai les listes à l’intérieur). Tous ont semblé être surpris, tellement surpris que j’ai soupçonné un reste de taboulé coincé entre mes dents de devant – ce qui est d’autant plus étrange que je n’ai pas mangé de taboulé depuis des mois, à cause d’une allergie à la con.

Bref, j’ai grimpé les 4 étages, je suis rentré dans le bureau de vote, j’ai regardé aux alentours et n’ai pas vu les listes (qui font office de bulletin de vote), posées les unes près des autres, sur une table, comme je l’avais imaginé, et comme la démocratie le demande. J’ai donc demandé au flic qui se trouvait là : "Wen el listet ?"(où sont les listes ?), le flic a souri et m’a dit qu’il me fallait prendre les listes à l’extérieur de la main des mandoubine.

Ma surprise passée, j’ai dégringolé les 4 étages, je suis sorti de la Sanawiyyé et me suis dirigé vers la horde de mandoubine qui distribuaient des listes à tour de bras. Et là, stupeur, je me suis rendu compte que tous les candidats n’avaient pas de mandoubine et que par conséquent certaines listes étaient tout simplement absentes du bureau de vote.

J’ai passé un coup de fil à qui de droit pour savoir si c’était un cas isolé et voir comment y remédier. Et là, toutes mes belles idées sur le processus démocratique se sont pris une claque vertigineuse, quand on m’a dit : c’est comme ça, s’il n’y a pas de mandoubine il n’y a pas de liste, et nous, nous n’avons pas assez de mandoubine, donc on ne peut malheureusement pas être présents devant tous les bureaux de vote.

Curieusement, cet inacceptable entorse à la démocratie n’a été reportée par personne, n’a indigné personne. J’ai écumé les sites internet des médias, les pages Facebook et comptes Twitter des différents candidats, des activistes, des NGO, j’ai scruté mon news feed sur Facebook pendant trois jours, et rien, absolument rien, pas un mot.

Donc voilà, à Beyrouth – et sans doute ailleurs aussi – dans plusieurs bureaux de vote, il n’y avait pas toutes les listes en compétition mais seulement celles des candidats qui ont beaucoup de mandoubine.

Démocratie dites-vous ?


© Claude El Khal, 2016

Photo: AP/Hassan Ammar

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