Friday, August 19, 2011

Clopin-Clopant

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J’en connais que ça ne va pas arrêter, la loi anti-tabac. Qui vont continuer à nous empoisonner l’oxygène avec leur fumée, et salir nos trottoirs avec leurs cendres.

Ils vont continuer à polluer nos immeubles avec leurs appartements qui puent le mégot mal éteint. Et asphyxier nos enfants qui sentent bon le Bébé Cadum et la couche culotte Louis Vuitton.

Eux, ils ne vont jamais dans les « lieux publics fermés » comme les bars ou les restaurants. D’abord parce qu’on ne les laisse pas entrer. Ensuite, et surtout, parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Ils se contentent de passer devant, d’un pas traînant et incertain, la clope au bec. Le reste du temps, ils restent chez eux, à regarder Télé-Liban.

Eux, c’est les vieux.

Et comme ils n’ont aucune raison d’arrêter de fumer, ils n’ont aucune raison d’arrêter de nous emmerder, ces saligauds, ces vieux débris. Heureusement qu’à 63 ans passés, l’Etat leur retire la sécurité sociale.

Je sais, ce n’est pas suffisant. Mais c’est déjà pas mal.

On ne peut malheureusement pas tous les éliminer d’un coup, ni les parquer dans un Vel’ d’Hiv local, ni les envoyer visiter l’Europe dans des wagons plombés. De nos jours, ça ne se fait plus. Et puis on aurait des emmerdes avec l’ONU.

En temps de guerre, on les aurait utilisés pour déminer les champs. Les journalistes, trop occupés à recueillir les nobles paroles de chefs miliciens ou autres massacreurs assermentés, n’en auraient rien su.

Ni vu ni connu. Pénards. Adios les vioques !

Mais là, c’est la paix. Alors on fait gaffe. On trouve un système de « nettoyage » plus soft, moins flagrant : on les laisse vivre sans leur donner la possibilité de se soigner. Et comme leur santé est en perpétuelle déliquescence, ils ne peuvent jamais faire de vieux os.

Jolie trouvaille, non ? Créative et astucieuse. Bel exemple d’ingéniosité. Déguiser l’inacceptable en passable, c’est ça le génie libanais !

Il faut remercier nos députés de ne rien faire pour mettre fin à cette belle trouvaille. Les remercier de ne pas faire du zèle humanitaire pour récolter quelques votes supplémentaires. Ils font preuve d’un véritable courage politique, nos élus. On devrait prestement les porter en triomphe.

Imaginez un instant la gueule du pays si les vieux pouvaient se soigner. Imaginez un peu nos villes et nos villages envahis par ces créatures décrépies, déambulants clopin-clopant, comme des zombies.

À coup sûr, un tel spectacle ferait fuir le touriste.

Il veut de la chair fraiche, le touriste. De la peau tendre et lisse à s’offrir dans sa chambre d’hôtel. De la jeune fille de bonne famille qui arrondit ses fins de mois en louant ses caresses et sa silicone. Les vieux, ça ne l’amuse pas. Surtout s’ils sont pauvres et ont l’indécence de faire les poubelles.

Imaginez qu’il s’en aille et qu’il ne revienne plus, le touriste… Que deviendrait notre économie nationale ? Et notre réputation de lupanar du Moyen Orient ? Nos élites perdraient aussitôt le titre tant convoité de Patrona du monde Arabe. Quelle déchéance se serait. Notre honneur s’en trouverait irrémédiablement terni.

Retirer la sécurité sociale aux vieux, c’est protéger le tourisme, défendre notre économie, et préserver notre honneur.

Mais, encore une fois, ce n’est pas suffisant. On pourrait faire un pas supplémentaire. On pourrait les encourager à fumer plus. On pourrait même leur distribuer des cigarettes gratuites. Par cartons entiers si nécessaire.

Ça resterait soft, mais ça serait plus rapide. Un peu comme un fast-track vers l’au-delà.

Le parlement va surement se pencher sur la question. Nos députés vont sûrement voter ça à l’unanimité.

C’est quand même beau la démocratie, pas vrai ?


© Claude El Khal, 2011


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