Tuesday, March 13, 2012

Vous souvenez-vous du 14 Mars 2005 ?

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Vous souvenez-vous du 14 Mars 2005 ?

Vous souvenez-vous du temps magnifique qu'il faisait ce jour-là ? Vous souvenez-vous de cette foule immense sous le soleil brûlant ? Vous souvenez-vous de cet océan rouge, blanc et vert qui tanguait au rythme des chants joyeux des manifestants ?

Vous souvenez-vous ?

Vous souvenez-vous comment tout ça a commencé ? Quand au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri nous étions descendus dans la rue ? Quand nous nous étions retrouvés au centre de Beyrouth, au pied de cette statue cent fois martyrisée ?

Peu importe si l’on était pour ou contre l’ancien premier ministre assassiné, nous partagions tous un même ras-le-bol, une même urgence de liberté.

Le lendemain, aux funérailles, les adversaires et les ennemis d’hier marchaient côte à côte, main dans la main. Les Libanais semblaient enfin unis.

Les cris de « Liberté, Souveraineté, Indépendance » fusaient de toutes parts. Les portraits des leaders exilés, emprisonnés, ou assassinés sortaient de sous le manteau et s’exhibaient comme autant de défis au pouvoir en place. Certains ont même planté une tente sur la minuscule pelouse de la place des Martyrs, rebaptisée place de la Liberté.

Très vite, les tentes se sont multipliées, les Libanais affluaient, le mur de la peur s’était brisé.

Le gouvernement en a eu assez. Il a décidé que ça suffisait comme ça. Que le camp improvisé du centre-ville faisait désordre. Et qu’il fallait nettoyer tout ça.

Nous avions jusqu’au lendemain matin pour évacuer la place, au risque d’en être délogés manu militari par les forces de l’ordre.

Pendant la nuit, des commandos de l’armée nous encerclèrent. On nous dit que nous pouvions partir sans être inquiétés mais que nul ne pouvait désormais se joindre à nous.

Des rumeurs commençaient à circuler. On racontait que des manifestants se dirigeaient vers la place, bravant l’interdiction. Qu’ils venaient des villages druzes et des banlieues chrétiennes. On racontait que, du nord au sud, de nombreux sunnites marchaient vers la capitale. Que des habitants de la Banlieue-Sud chiite se joignaient à la marche.

Au petit matin, l’inquiétude était palpable. Qu’allait-il se passer ? L’armée allait-elle charger ? Allions-nous encore être victimes de cette répression sauvage qui a ensanglanté le pays pendant près de 30 ans ?

Mais rien ne s’est passé.

À une amie qui s’inquiétait, j’envoyais le message suivant : « le jour s’est levé et nous sommes toujours là. »

Soudain, une clameur. Des manifestants arrivaient de tous côtés. En quelques heures, la place de la Liberté était noire de monde. L’armée avait désobéi. En fin d’après-midi, le gouvernement démissionnait. Nous pensions avoir gagné.

Quand les "loyalistes" ont décidé de descendre à leur tour dans la rue, nous avons ricané. Nous étions certains qu’ils seraient quelques centaines, forcés d'être là par l’appareil policier qui sévissait alors.

Quelle ne fut notre surprise lorsque des milliers et des milliers de personnes envahirent la place Riad el Solh, à quelques mètres seulement de notre campement de fortune !

Portraits de Bachar el Assad à bout de bras, agitant drapeaux syrien et libanais, la marée humaine était impressionnante. Et si c’était ça le vrai visage du Liban ? Et si nous n’étions finalement qu’une minorité ? La déception pouvait se lire sur les visages. Beaucoup étaient abattus, déprimés.

Mais rapidement, la décision d’organiser une contre-manifestation fut prise. Une date fut fixée : le 14 mars.

Et le miracle eut lieu !

Plus d’un million de Libanais répondirent présent. Ils venaient de toutes les régions, ils étaient de toutes les confessions, de toutes les classes sociales. Tous répétaient inlassablement les mêmes mots : « Liberté, Souveraineté, Indépendance », unis autour d’un même désir ardant : la fin de l’occupation syrienne.

On chantait, on dansait, on riait.

Comment imaginer ce jour-là que cette foule joyeuse, menée par les fromagistes de la politique, allait bientôt se diviser, se déchirer ? Comment imaginer que demain nous allions pleurer les tribuns d’aujourd’hui ? Qu'écrasés de chagrin, nous allions marcher derrière leurs cercueils ? Comment imaginer qu’une guerre se préparait, une guerre monstrueuse qui allait jeter sur les routes près d'un tiers de la population, causant la mort d'un millier d’hommes, de femmes et d’enfants ? Comment imaginer que les armes miliciennes allaient reprendre possession de la capitale ? Comment imaginer que nous allions redevenir des moutons, bêlant d’extase aux discours de nos chefs ? Impossible. Impensable. Ce jour-là, le rêve était devenu réalité, nous étions libres, nous étions des géants, le monde nous appartenait.

Parce qu’il faisait beau. Et que nous étions heureux.

Vous souvenez-vous ?


© Claude El Khal, 2012

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