Thursday, June 2, 2016

Ils ont tué Samir Kassir

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C’était un matin comme ce matin. Je ne me souviens pas s’il faisait gris ou s’il faisait beau comme aujourd’hui. C’était un matin comme ce matin, c’était il y a onze ans.

J’étais à la banque pour m’enquérir de la santé fragile de mon compte en banque. Un taxi m’attendait. Au Liban, les taxis ne sont pas très chers, et pour un modique supplément, le chauffeur accepte de patienter entre deux courses. Ma visite médico-bancaire terminée, je suis remonté à l’arrière de la voiture. Je monte toujours à l’arrière, sans doute une habitude prise à Londres ou à Paris. Les Libanais en général préfèrent monter à l’avant des taxis. Je n’ai jamais compris pourquoi.

Aussitôt installé sur la banquette en vieux cuir de la vieille Mercedes, le chauffeur s’est tourné vers moi.
- Il y a eu un attentat à Ashrafieh.
- Ah bon ? Mais on n’a rien entendu à la banque.
- Ils l’ont dit à la radio, une voiture piégée, ils ont tué Samir Kassir.
Après un silence figé, il s’est senti obligé de préciser :
- Le journaliste Samir Kassir.
Toujours figé, je lui ai bêtement lancé :
Ma bi sirchou hal 7aké…
- Je n’en sais rien moi, c’est ce qu’ils ont dit à la radio.
Il a haussé les épaules, s’est retourné et a démarré.
A l’arrière, alors que je répétais, comme à moi-même : ma bi sirma bi sir, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé Samir. Après un long moment sans tonalité, la ligne s’est coupée.
- Les lignes ne marchent pas après un attentat, a dit le chauffeur en me regardant dans le rétroviseur, essayant vainement de cacher son incompréhension face à mon apparente ignorance de cette réalité si libanaise.
Soudain, pris de frénésie téléphonique, je me suis mis à appeler tout le monde. Mais à chaque fois, à l’autre bout du fil, le même long moment sans tonalité, la même coupure irrémédiable.
- Je peux mettre la radio si tu veux.
- Non merci…

Arrivé à destination, le téléphone toujours collé à l’oreille, je suis rentré précipitamment dans les bureaux de l’agence de publicité qui louait mes services de consultant.
Là, je suis tombé face à face avec une télé allumée. Face à face avec le corps ensanglanté de Samir derrière le volant de sa voiture.
Le temps s’est arrêté.
Quelqu’un a hâtivement éteint le poste. L’image a disparue. Mais je la voyais encore. Je ne voyais qu’elle. Elle a avait envahie l’espace, et moi, hébété, les bras ballants, je ne pouvais que la regarder.
Un employé de l’agence de publicité s’est approché de moi et m’a enlacé.
Yi3awid bi salemtak.
Dès que ses bras m’on touchés, un voile pesant m’a soudain recouvert. Une douleur sourde s’est emparée de mon corps. Mes yeux se sont embués. Dans tout mon être, un besoin incontrôlable de hurler.
Je l’ai repoussé comme on repousse une réalité qu’on refuse d’accepter.
J’ai brusquement tourné les talons et je suis parti. Dans la rue, j’ai grimpé dans un taxi, sans savoir où je voulais aller.
Au téléphone, quelqu’un a enfin répondu.
- C’est pas possible, c’est pas possible, a dit la voix d’H.B. en guise d’allo.
- Tu es où ?
- A l’imprimerie. Je lui ai parlé tout à l’heure. Il m’a appelé pour savoir où en étaient les posters d’Elias Attallah. C’est pas possible…
- J’arrive.

Assis dans le bureau d’H.B, nous étions silencieux. Parfois nous nous regardions, quelques secondes, furtivement, avant que nos regards ne se plongent à nouveau dans l’abysse des chagrins inexprimés.
- Tu veux un café ?
- Non merci…

De temps en temps mon téléphone sonnait. Mais je ne répondais pas. Que pouvais-je répondre ? Que pouvais-je dire ?

Un peu plus tard, N.J. m’a informé qu’un rassemblement devait avoir lieu Place des Martyrs, cette place de la liberté qui résonnait encore des chants effrontés du mois de Mars.

Au pied de la célèbre statue, on a allumé des bougies. Ensuite on s'est tous dirigés vers l’endroit de l’attentat. Là, on a allumé d’autres bougies. Puis on est rentré chez nous. Impuissants et inconsolables. Se promettant de planter un olivier à l’endroit où la voiture de Samir a explosé. Un symbole de vie pour répondre à la mort. On a tous fait semblant d’y croire.

Onze ans plus tard, l’olivier a bien grandi. Coincé entre le Supermarket Ashrafieh et le bordel des voitures qui se garent devant. Souillé par les chiens des mémères du quartier que baladent leurs bonnes philippines.

Assis à la terrasse du restaurant qui lui fait face, je lève souvent mon verre en le regardant.
- Salut Samir, on se fait une clope ?


© Claude El Khal

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