Wednesday, August 24, 2016

Ne crachez pas trop vite sur Nawal Berry

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Ne crachez pas trop vite sur Nawal Berry, elle n’est que le symbole médiatisé d’une société superficielle et capricieuse, où les journalistes dignes de ce nom n’existent pratiquement plus.

Pour ceux qui ne suivent pas les palpitants journaux télévisés locaux, Nawal Berry (ou Berri, c’est selon) est une jolie journaliste, toujours impeccablement coiffée, qui officiait sur Al-Jadeed avant de passer à MTV Lebanon (à ne pas confondre avec la célèbre Music Télévision américaine).

Elle est aussi, comme son nom l’indique, apparentée à Nabih Berri, l’inamovible président du parlement et chef incontesté du mouvement Amal, qui après avoir régné sur Beyrouth-Ouest (comme on l’appelait pendant la guerre), fait la pluie et le beau temps dans notre inénarrable République.

Depuis sa sortie boudeuse en direct du JT, tout le monde, ou presque, lui crache dessus sur les réseaux sociaux. Mais que s’est-il donc exactement passé pour que la belle Nawal ait piqué sa crise et soit soudain devenue la cible de tout bipède libanais en possession d’une connexion Wifi ou 3G passablement fonctionnelle ?

Alors qu’elle commentait une manifestation au centre ville de Beyrouth, les manifestants ont décidé de conspuer tonton Nabih, celui-là même qu’elle appelle affectueusement et publiquement Kbir el 3aylé – le grand de la famille. Cela n’a évidemment pas plu à la jeune journaliste qui s’est emportée et a brusquement rendu l’antenne avant de sortir de l’écran en boudant. Non sans avoir au préalable traité, en direct, les manifestants de "voyous" (ze3rân).





Nawal Berry a fait indéniablement une faute professionnelle, mais doit-on la lyncher pour autant, dans un pays où le professionnalisme est aussi rare que l’eau dans les robinets ? Où les journaux sont devenus soit des social clubs branchés où on se la raconte à longueur d’articles, soit des entreprises familiales où tout est à vendre, les plumes et les meubles. Un pays où les télés, et les médias en général, sont autant de lupanars de la parole et de la pensée.

Mais voilà, au Liban on adore les lynchages. Tellement, que si on vivait dans le Far West ou dans l’état du Mississipi des années pre-Obama, il ne resterait plus aujourd’hui d’âme black ou native american qui vive. Mais bon, comme on ne peut plus lyncher les gens dans la vraie vie (mais où va le monde ?), on fait ça virtuellement, sur internet.

Et on s’y donne à cœur joie. Chaque semaine, un nouveau lynchage. Quand ce n’est pas une journaliste bougonne, c’est une starlette de la télé, une bimbo à l’impressionnante protubérance mammaire, une chanteuse aux idées vaguement moyenâgeuses, ou même des jeunes nurses un peu pétasses sur les bords.

Curieusement, les lynchées sont presque toujours des filles, et les lyncheurs presque toujours des mâles. Curieusement (bis), les filles sont toujours jolies, ou perçues comme telle - bien que certaines répondent plus aux canons de beauté façon PornHub qu’à ceux qui ornent les pages de Vogue et de Figaro Madame.

Quand une greluche libanaise dit ou fait une bêtise – ce qui est d’une régularité inévitable dans une société aussi décérébrée que la nôtre – la meute des mâles se rue sur elle et l’offre en sacrifice au dieu Internet.

Je ne vais pas aller chercher la petite bête freudienne ou même essayer de comprendre leur acharnement suspect. Les mauvaises langues diront que certains assouvissent ainsi de vieilles rancœurs accumulées depuis qu'ils n’ont pas réussi à se taper la bombasse de l’école.

J’aimerais simplement rappeler ce que tout le monde semble vouloir oublier : au Liban, les hommes sont des connasses. Précieux, capricieux, snobs, égotistes, prétentieux, et comble des combles, racistes et homophobes.

Le Libanais est viril mais coquet. C’est un homme, un vrai – le vroum-vroum de son moteur le prouve à chaque coin de rue – qui affectionne de se mirer et se pomponner. Mais avant toute chose, il s’aime. Passionnément. Son amour pour lui-même rivalise souvent avec celui, infini, que sa mère lui porte. Yo2bor emmo chou 7elo !

La ribambelle masculine libanaise, poilue avant l’âge, s’arrange et se parfume comme des jouvencelles avant le Bal des débutantes. Pour l’homo libanicus masculum, c’est tous les jours une Fashion Week et c’est tous les soirs une Prom Night.

Quand on en croise dans les centres commerciaux ou dans les supermarchés, on est tout de suite interpellé par l’odeur de parfum qui émane de leur auguste personne. Souvent, leurs effluves les précèdent puis languissent quelques temps après qu’ils ont disparu au loin. Comme pour marquer leur passage, tel un chien marque son territoire. Si l’un lève la patte, les autres appuient à outrance sur le vaporisateur de leur fragrance favorite.

Par ailleurs, leur choix de fille à marier et "ouvrir une maison", comme on dit, est souvent guidé par l'image qu'ils veulent montrer aux autres. Ils en veulent une qui leur blanchisse le visage (tbayedlonn wejjonn) et repasse leurs chemises. Une qu’ils peuvent sortir en bombant le torse, et regarder les autres mâles avec l’air de dire : oui monsieur, voilà ce je baise moi !

Mais une fille au Liban, ça coûte cher. Faut avoir une maison ou un appartement, sinon la famille de la donzelle vous invite poliment à aller épouser ailleurs. Voilà pourquoi il faut soigner son investissement, pour en tirer le maximum de profit. Ah ces Phéniciens, peuple de marchands ! Ah ces Libanais peuple de marchandises !

Ne parlons même pas du professionnalisme masculin. Rares sont les hommes avec qui j’aime travailler, non pas (uniquement) parce que j’aime être entouré de femmes, mais parce qu’elles sont de loin meilleures, de loin plus efficaces, plus créatives, plus talentueuses que leurs collègues burnés, plus occupés à se pavaner qu'à bosser.

Bref, aujourd’hui on lynche Nawal Berry, demain ça sera une autre. Et le Liban continuera à se noyer dans la corruption, les poubelles et le n’importe quoi, dans l’indifférence générale d’une nation soumise qui n’a véritablement de courage que derrière son écran, à tirer les nattes des filles et à ricaner entre cons.


© Claude El Khal, 2016

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