Thursday, January 8, 2015

CHARLIE HEBDO : MORTS DE RIRE

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Au commencement était Hara-Kiri, journal bête et méchant.

Mensuel iconoclaste, anarchiste, insolent, décapant, génial, fondé à la fin des années 60 par François Cavanna et George Bernier, plus connu sous le pseudonyme de Professeur Choron. Vite rejoints par les dessinateurs et chroniqueurs Reiser, Cabu, Wolinski, Gébé, Siné, Topor, Moebius, Willem, Fred, Delfeil de Ton et tant d’autres. Certains, comme Reiser, Cabu ou Moebius, ont fait leurs premières armes au légendaire journal Pilote, créé par René Goscinny, papa d’Astérix, Lucky Luke et Iznogoud. Pilote, où se croisaient Uderzo, Franquin, Gotlib, Druillet, Bretécher… D’autres viennent d’ailleurs, comme l’américain Melvin Van Peebles qui deviendra une personnalité phare du cinéma noir américain, ou tout simplement de nulle part.

Quelques années plus tard, la joyeuse bande décide de se mêler de ce qui ne la regarde pas, et lance un hebdomadaire politique satirique. Le nom est tout trouvé : Hara-Kiri Hebdo. Mais suite à une couverture irrévérencieuse, l’iconique « Bal tragique à Colombey – 1 mort » au lendemain de la mort du général De Gaule, Hara-Kiri Hebdo est interdit. Qu’à cela ne tienne, la semaine suivante le même journal paraît sous le nom de Charlie Hebdo, présenté pour contourner l’interdiction qui frappe le titre comme un supplément du magazine de bandes dessinées Charlie Mensuel.

Charlie Hebdo est né.

Les années passent, et Charlie continue de résister autant que possible à toutes les tentatives d’interdiction du pouvoir en place. Miné financièrement par les procès qui se succèdent et un manque croissant de lecteurs –Comme son aîné, le Canard Enchainé, Charlie est un journal sans publicités, l’hebdomadaire fini par annoncer sa mort au début des années 80. Ce jour-là, un dessin de Wolinski fait la couverture : l’équipe qui crie à gorge déployée « Allez vous faire enculer ».

Lors d’une émission de télé homérique, « Droit de réponse » de Michel Polac, l’équipe de Charlie est venue enterrer son bébé à grands coups de gueule et de pinard, accompagnée par les copains de toujours, Coluche, Renaud, ou Pierre Desproges. Choron, amer, en colère et surtout en état d’ébriété très avancé, se bat en direct avec Serge Gainsbourg, dans un état d’ébriété encore plus avancé. Ce soir là, une page de la presse libre est tournée.

Assi devant sa télé, le morveux fraichement sorti de l’enfance que j’étais, jubile. « Papa, je veux faire ça quand je serais grand. » Je me met donc en quête de tous les vieux numéros de Charlie Hebdo et d’Hara-Kiri, de tous les bouquins de Cavanna, de tous les albums de Reiser, Cabu et Wolinski, et de tous les « Jeux de con du Professeur Choron ». J’écume les bouquinistes des quais de la Seine et les bonnes affaires de la librairie Boulinier au Quartier Latin. Et quand je n’ai pas les moyens de m’offrir les trésors dénichés, comme c’est souvent le cas, je squatte la moquette de la Fnac et les passages étroits de Boulinier. Je lis jusqu’à l’épuisement. Je dévore jusqu’à l’écœurement. Studieux comme on aurait aimé que je sois à l’école.

A mon grand bonheur, les saligauds remettent ça quelques années plus tard et Charlie Hebdo renait de ses cendres. Mais ce bonheur est de courte durée. Une couverture, eh oui encore une, est jugée trop choquante et le journal est de nouveau interdit. Il ne s’en remettra pas, nous dit-on.

Pourtant, dans les années 90, malgré la disparition prématurée de Reiser emporté par un cancer, Charlie Hebdo repart de plus belle. Mais la nouvelle équipe tranche avec l’ancienne. Les vieux anars ne sont pas en odeur de sainteté chez le nouveau directeur du journal, Philipe Val, pourtant ancien chansonnier anar (avec son compère Patrick Font, Val avait assuré la première d’un concert du grand Leo Ferré, concert auquel j’ai assisté, adolescent, des larmes pleins les yeux et le cœur en fête), étrangement reconverti au néo-conservatisme de gauche (sic)… Les clashs se succèdent. Val fini par virer Siné, l’un des piliers du Charlie historique, puis par s’en aller. Mais non sans avoir au préalable institutionnalisé le journal rebelle. Avant Val, les dessinateurs et chroniqueurs de Charlie étaient certes devenus célèbres chacun de leur côté et étaient très demandés, mais pris ensemble, en bloc, ces ostrogoths devenaient les plus infréquentables des sagouins et leur journal, éternel paria, la bête noire des bien pensants.

Quand Charb prend le relais, sous l’œil bienveillant mais non moins ricaneur des vétérans Cavanna, Cabu et Wolinski, Charlie Hebdo est devenu une institution, une référence qu’on cite volontiers dans les émissions de télé à la mode. La France a changé. Charlie aussi.

En fait, il n’a pas tant changé que ça. L’esprit Hara-Kiri est toujours là, pétant la forme, débordant d’humour féroce. Et pas seulement chez les vétérans. Tignous, Luz, Honoré et les autres semblent avoir du Reiser dans les veines. Charlie choque. Charlie dérange. Charlie est toujours Charlie.

Quand il publie les caricatures du prophète, Charlie est dans la tradition anticléricale qui l’a imprégné depuis son premier numéro. C’est donc dans la logique des choses. Rien ne doit restreindre la liberté d’expression. Rien. Aucun sujet n’est tabou. Après tout, Charlie est là pour ça. C’est son rôle. Garde fou de nos tentations répressives. Trou normand de nos indigestions idéologiques. Un coup de Charlie ça remet les idées en place, ça refait fonctionner la machine. Même si on n’est pas d’accord. Surtout si on n’est pas d’accord.

Mais le fanatisme le plus abject qui a aujourd’hui pignon sur rue et pétrodollar à profusion, n’est pas de cet avis. Si tu dis ou fais quelque chose qui ne lui plait pas, il t’élimine, il t’efface. Tout simplement. Une balle, une bombe et c’est fini, tu n’existes plus. Logique effroyable, implacable, impitoyable.

Face aux ricaneurs de génie, aux libertaires rigolards, la bêtise glaciale et glaçante du primate rigide, cintré de certitudes… Des empêcheurs de tuer en rond, comme chantait Brassens, assassinés de sang froid…

Je ne peux m’empêcher d’imaginer le regard de Cabu quand le meurtrier a pointé son arme vers lui. Les yeux ronds du Grand Duduche, pacifiste et rêveur, face au canon froid de la Kalachnikov. Je ne peux m’empêcher de voir Wolinski, cet amoureux de tout, qui a croqué les femmes les plus jolies de la BD française, légères, aériennes, bondissantes, affolantes, face à un homme cagoulé qui voudrait asservir, enlaidir toutes les femmes du monde.

Et puis Charb, Tignous, Honoré, Oncle Bernard… Bordel…

Pardonnez-moi, mais je n’arrive pas à penser à autre chose. J’ai appris à lire, à écrire et à dessiner dans les pages des vieux Hara-Kiri et des vieux Charlie Hebdo. Cavanna, Reiser, Cabu et Wolinski ont été, à leur insu, mes premiers maîtres. Puis comme des amis lointains, des grands frères. Cavanna est mort l’année dernière. Il est parti avant d’avoir vu ça. Il a eu bien raison. « Mais ils ne savent ces cons que Dieu et amour », se serait-il peut-être indigné, avant d’ajouter « avec du poil autour ».

Pardonnez-moi si, dans le silence d’après le vacarme des nouvelles, je les devine ricanant de tous les honneurs qu’on leur rend, cachant avec pudeur l’émotion de voir le monde entier crier le nom de leur journal bien-aimé.

Cabu, Wolinski, pardonnez-moi si ce soir encore je pleure. 


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