Monday, August 15, 2011

Rien de Rien

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Décidément, je n’ai rien compris. Rien compris du tout.

À ce point là, il faut le faire. Ça touche à l’exploit. Si quelqu’un avait inventé un prix pour ce genre de chose, j’aurais été champion toutes catégories. Vainqueur incontesté du grand chelem.

Quand j’étais gamin, j’avais l’intime conviction que la justice allait toujours triompher. Quoi qu’il arrive. Bon, c’est vrai que je regardais trop la télé. Surtout Goldorak. Alors forcément ça marque un peu.

Mais un enfant, ça a l’excuse de l’enfance, et de la naïveté qui l'accompagne. On se dit qu’avec le temps, ça va finir par lui passer.

Que nenni.

Bien des années plus tard, alors que le Liban ployait sous les bombes, j’étais convaincu que le monde allait venir nous sauver. Qu’il ne pouvait pas laisser tomber un peuple qui se bat pour sa liberté, son indépendance. Pas la France, patrie des droits de l’homme, pas l’Amérique, patrie de John Wayne. Impossible. Impensable. Absurde.

Effectivement, ils ont armé leurs chars, affrété leurs avions, équipé leur boys et sont hardiment allés libérer… le Koweit.

Nous, ils nous ont offert en cadeau-bonux à Hafez el-Assad. Pour le récompenser sans doute d’avoir bombardé, assassiné, écrasé un peuple qui pourtant ne lui avait rien fait. Qui pourtant n’avait jamais cassé un vase dans son salon, jamais abimé la vaisselle de madame Assad, jamais tiré les cheveux des petits Bachar, Maher et Bouchra.

Après, pendant 15 ans, ils nous ont expliqué que L’Occupation, c’était pour notre bien. Que les coups de trique c’était pour nous adoucir la peau et les muselières, pour améliorer notre hygiène dentaire.

Puis, un jour, miracle ! La petite fée des droits de l’homme, escortée par celle des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, est venue réveiller les endormis de ce monde, leur soufflant dans les naseaux la poudre magique des justes.

Branle-bas de combat. Coup de cymbale et roulement de tambour. Le concert des nations se mettait au diapason. Les violons s’accordaient. On allait enfin l’avoir notre liberté. Youpi ! Hourra ! Cornofulgur !

Je pensais, comme à chaque Libération qui se respectait, que les collabos subiraient un sort de collabo. Que ceux qui avaient goulument léché la botte de l'occupant et à l’occasion pillé l’Etat, les biens publics, les biens privés – enfin tous les biens qui pouvaient être pillés – seraient pourchassés, vilipendés, pendus par les pieds et, pour ne pas déplaire aux coiffeurs, rasés en place publique.

Mais, déception ! Non seulement, ils n’ont pas été inquiétés, mais on leur a changé de costume, et voilà qu’on nous les présentait en libérateurs, pourfendeurs d’occupants, protecteurs de la veuve et de l’orphelin.

Et ceux qui les insultaient, se mirent à les applaudir. Amnésie générale ? Imbécillité nationale ? Hypocrisie pandémique ?

Je me suis dit qu'il était comme ça le peuple, toujours prêt à croire toutes les sornettes qu’on pouvait lui servir, à avaler toutes les couleuvres, tous les boas, qu’on lui offrait pour dîner.

Mais les choses allaient changer. Grâce à l’éducation, bien sûr. Et à la culture. Quand il pourra aller à l’école, à l’université, quand il pourra voyager, voir d’autres horizons, vivre d’autres expériences, rencontrer d’autres croyances, il deviendra plus intelligent, plus critique, moins crédule, le peuple.

Là encore, erreur. Par un retournement absurde et incompréhensible, je m’aperçois aujourd’hui que les plus éduqués sont curieusement les plus crédules. Tellement crédules, que j'ai parfois l'impression de déambuler dans une nouvelle de Kafka ou dans une de ces nonsense jokes si chères aux Britanniques.

J'ai donc fini par me poser des questions.

Ça doit être moi, forcément moi, le problème. Quelqu’un a dit : « Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort, qu’ils ont raison ». Mais là, c’est presque la nation entière… Ils ne peuvent quand même pas tous avoir tort.

Il faut donc se résoudre à l’évidence. La dure et cruelle évidence : Il est tout à fait normal que les Daltons gouvernent le pays, que les forts écrasent les faibles, que les riches s'enrichissent et que les pauvres s'appauvrissent. Normal que le mensonge soit érigé en vérité suprême. Normal de tabasser sa femme et de laisser crever ses vieux. Normal que les défenseurs de l’environnement roulent en 4x4, que les yogis sniffent de la cocaïne, que les filles se vendent aux enchères et qu’Angelina Jolie ait épousé Brad Pitt.

C’est juste moi qui n’ai rien compris. Rien de rien.

Saloperie de Goldorak !


© Claude El Khal, 2011