Thursday, August 31, 2017

La victoire interdite du Liban

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Avez-vous remarqué que les politiciens et les médias qui essayent aujourd’hui de salir la victoire du Liban sur les terroristes sont exactement les mêmes qui ont nié l’existence de Daech et Nosra au Liban puis qui les ont protégés pendant six ans?

Avez-vous remarqué que les collectifs militants dits de la "société civile" qui ont mené campagne contre l’armée libanaise en juillet dernier, colportant à son sujet toutes sortes de calomnies, sont les mêmes qui aujourd’hui prétendent avoir l’intérêt de l’institution militaire à cœur et réclament à cors et à cri justice pour les responsables de l’enlèvement puis de l’assassinat des soldats kidnappés?

Pensez-vous que ces gens-là ont eu une soudaine épiphanie et sont devenus, du jour au lendemain, des ardents défenseurs des intérêts du Liban?

Avez-vous également remarqué que lorsque les jihadites de Jabhat al-Nosra et leurs familles – près de neuf mille personnes – ont été évacués vers Idlib en Syrie, aucun de ceux qui se scandalisent aujourd’hui n’a pipé mot? Les avez-vous entendu s’emporter contre l’impunité des terroristes et leurs "bus climatisés", alors que Nosra est aussi coupable que Daech d’enlèvement et d’assassinat de militaires libanais?

C'est étrange, vous ne trouvez pas?

En réalité, contrairement à Daech que le monde entier combat enfin, le rôle de Nosra n’est pas terminé. Si sa présence au Liban est devenue indésirable, l'organisation terroriste reste un acteur-clé de la solution fédérale qui se dessine en Syrie. On assiste d’ailleurs à une tentative d’union, sous sa direction, des différents groupes armés dits de "l’opposition syrienne". Une armée composée de plusieurs dizaines de milliers de combattants islamistes qui pourrait composer l’aile militaire du sunnistan syrien à venir.

Alors évidemment, les chantres de cette solution fédérale et leurs porte-voix libanais ne vont pas demander la mort pour les membres d’une organisation dont ils ont encore besoin, aussi criminelle soit-elle.

Pour Daech, la situation est différente. La communauté internationale dans son ensemble a enfin décidé d’en finir avec cette organisation monstrueuse. Et ceux qui assuraient à ses combattants le passage d’une région syrienne à une autre, selon les besoins tactiques de tel ou front, refusent aujourd’hui de les voir transférés de la frontière syro-libanaise à Deir Ezzor. Ils auraient préféré que le travail soit achevé, pour ainsi dire, et les daechistes et leurs familles massacrés. 


C’est dans ce cadre-là qu’il faut placer la réaction négative des Etats-Unis à l’accord de reddition de Daech, les cris d’orfraie de leurs porte-voix libanais et la rumeur sur un arrêt de l'aide militaire américaine au Liban - rumeur démentie depuis par le United States Central Command (CENTCOM).

Mais ceci n'était pas l'objectif unique de la campagne menée depuis la fin des combats par la kyrielle de politiciens, de médias et de collectifs militants. Son autre objectif est moins avouable et de loin plus dangereux : briser à tout prix l’union des Libanais.

Quand le Hezbollah s’est battu pour libérer le jurd d’Ersal des jihadistes de Jabhat al-Nosra, sa popularité a explosé, même parmi ses adversaires les plus farouches. Le sentiment national contre les takfiristes était plus important que l’animosité de certains envers la formation politico-militaire chiite.

Quand l’armée libanaise a lancé l’opération fajr el-jouroud, le sentiment national en sa faveur était sans précédent dans l’histoire du Liban. Sa victoire rapide et sans bavures a donné du pays des cèdres l’image d’un Etat fort, capable de remporter des victoires militaires majeures sans assistance étrangère.

En d’autres termes, après la libération du jurd d’Ersal, de Qaa et de Ras Baalbek, et la victoire contre Daech et Nosra, le Liban semblait uni et fort. Mais voilà, un Liban uni et fort est une ligne rouge israélienne. Surtout si sa force est militaire et son union comprend le Hezbollah.

Ce n’est un secret pour personne que le conflit permanent entre Libanais et la faiblesse de leurs forces armées sont d'importantes composantes de la stratégie libanaise d'Israël. L’Etat hébreu n’interdit-il pas à ses alliés occidentaux d’équiper comme il se doit l’armée libanaise et de lui fournir des armes qui pourraient, selon lui, "mettre en danger la sécurité d'Israël"? La longue histoire des conflits politiques et militaires entre les Libanais n’a-t-elle pas été en grande partie écrite par les gouvernements israéliens successifs?

Le Liban ne peut donc pas officiellement avoir remporté une victoire militaire majeure. Cette victoire doit être impérativement salie et rabaissée. L’armée libanaise, malgré son remarquable exploit, doit rester suspecte pour une partie de la population. Et ceux, parmi les adversaires politiques du Hezbollah, qui ont salué le sacrifice de ses combattants doivent revenir à des sentiments plus hostiles.

Par ailleurs, la bataille de l’armée contre Daech a eu un effet surprenant : alors que les combats faisaient rage, la rhétorique confessionnelle habituelle a complètement disparu. Les Libanais, toutes confessions confondues, ont soutenu leur armée et n’ont fait aucune différence entre les soldats et les officiers tombés ou blessés sur le champ de bataille. Le peuple du Liban s'était enfin uni.

Selon la logique israélienne, cette union doit également être combattue et le sentiment confessionnel ravivé.

Ainsi, les divers acteurs de la campagne qui bat son plein insistent, chacun de leur côté et selon leur auditoire, sur "le cadeau fait au régime syrien par le Hezbollah au détriment du Liban", sur "la trahison et l’humiliation de l’armée libanaise par le Hezbollah", sur "la complicité sunnite avec Daech et Nosra", sur la responsabilité de la classe politique dans son ensemble – kellone ya3né kellone – dans l’enlèvement puis l’assassinat des militaires kidnappés, sur la responsabilité de l'Etat libanais dans le départ des daechistes, sur le convoi les transportant qui "est parti du Liban" – alors qu'en réalité ce convoi n'a pas mis une roue en territoire libanais.

Bref, tout ce qui peut aider à semer la discorde entre les Libanais et entre les citoyens et l'Etat.

Si je peux facilement imaginer la kyrielle des brailleurs appliquer volontairement les instructions de ses présumés patrons américains, je préfère croire que c’est involontairement, par ignorance ou par naïveté, qu’elle se fait le porte-couteau d’Israël et de sa stratégie libanaise.

Quoi qu’il en soit, il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses erreurs et changer son fusil d’épaule. Surtout que dans les jours qui viennent, des funérailles nationales et populaires devraient avoir lieu pour rendre hommage aux soldats kidnappés et aux militaires tombés pendant l’opération fajr el-jouroud.

Les brailleurs mettront-ils en sourdine leur campagne de dénigrement et de discorde et se joindront-ils à cet hommage national? Ou ne sont-ils plus capables de décence et de dignité?


© Claude El Khal, 2017

1 comment:

Unknown said...

Je trouve cette analyse très interessante et à mon avis, très juste. Je viens de voir l'interview de Saad Hariri par JP El Kabash sur CNEWS... triste de voir que le président du Liban ne met pas en avant l'union patriotique de son pays.