Saturday, October 26, 2019

Journal d’un soulèvement libanais (vol.1)

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Photo: Reuters

Je publie ici sous la forme d’un journal ce que j’ai écrit sur Facebook à propos du soulèvement populaire qui secoue le Liban depuis près de dix jours. Cela permettra peut-être de mieux comprendre l’évolution de ce soulèvement et offrir une vision relativement complète de mes prises de position depuis le 15 octobre, jour où de gigantesques incendies ont ravagé le pays et furent le point de rupture entre les Libanais et leurs dirigeants, et l’avant-veille du soulèvement spontané et massif d'un peuple qui, pour la première fois de son Histoire, se découvrit en tant que tel.


15 octobre: Le Liban ravagé par les incendies de forêts

Aujourd’hui a démontré trois choses:

- Que la classe politique est indigne de gouverner ce pays et qu’elle n’a aucune réponse à rien. Que la seule solution est la démission de ce gouvernement honni et la formation au plus vite d’une équipe réduite, formée d’individus intègres et compétents (il y en beaucoup), qui auront pour seule mission le sauvetage urgent du Liban.

- Que les Libanais sont un peuple (oui, un peuple) formidable quand ils le veulent. À part quelques décérébrés et quelques crapules partisanes qui ont déclaré que ceux qui ont exprimé leur colère, leur tristesse ou tout simplement leur opinion méritent de périr dans les flammes, les Libanais ont été remarquables. L’extraordinaire solidarité envers les personnes et les familles touchées par le désastre, le courage des citoyens (oui, des citoyens) qui ont combattu le feu au péril de leur vie, le sentiment quasi unanime de vivre ensemble une tragédie nationale (oui, nationale), donnent beaucoup d’espoir dans l’avenir du pays.

- Que malgré tout, la Providence ne nous a pas encore oublié.


16 octobre: la veille du soulèvement 

La Nature, la Providence, appelez ça comme vous voulez selon vos croyances ou votre foi, nous a envoyé un message. Un message que nous aurions tort d’ignorer.

Les coïncidences de ces derniers jours sont troublantes, déconcertantes, même pour les plus cartésiens d’entre nous.

Que s’est-il passé?

Nous sommes en octobre et l’automne est bien installé malgré le beau temps qui persiste. Soudain, une vague de chaleur étouffante, quelques feux de forêts, relativement communs pour un été qui a l’habitude de s’éterniser, puis des vents violents sans précédent cet été. Les feux se sont rapidement propagés, se transformant en incendies gigantesques qui dévorent tout sur leur passage.

Ces incendies, véritable désastre national, ont montré à tous, sans l’ombre d’un doute (à part à quelques partisans fanatiques, des cas désespérés et désespérants), à quel point notre classe politique et le système qui lui a permis d’exister et de s’épanouir étaient néfastes pour le pays. Mais aussi de quoi nous étions capables quand nous sommes unis.

Quand cette double réalité devint évidente, incontestable, irréfutable, les vents ont arrêté de souffler et la première pluie est venue aider à éteindre la fournaise.

Comme si tout ça avait eu lieu pour nous ouvrir enfin les yeux. Pour nous mettre face à nos responsabilités.

Chacun peut lire ce message providentiel comme bon lui semble et en déduire l’interprétation qui lui convient. Voici la mienne:

Vous priez pour que votre vie s’améliore, pour que votre quotidien ne soit plus fait d’humiliations sans cesse renouvelées, pour que votre pays ne soit plus ce piège dont vous et vos enfants cherchez à vous échapper? Très bien. Regardez et comprenez maintenant pourquoi vos prières sont vaines. Regardez et comprenez quel est ce mal qui empêche tout espoir d’une vie meilleure. Regardez et comprenez que résorber ce mal est entre vos mains. Parce que c’est vous qui l’avez créé, c’est vous qui l’avez nourri, c’est vous qui continuez à le laisser faire. Regardez et comprenez que l’union de vos efforts est une force formidable. Vous avez vu, vous avez compris? À vous d’agir maintenant.

Mais attention, agir ne veux pas dire s’agiter. C’est parce que nous nous sommes toujours agités au lieu d’agir, que nous avons toujours été dans l’immédiat, toujours cherché la solution miracle, le maintenant tout de suite, que nous en sommes là aujourd’hui. L’agitation, l’immédiat, la solution miracle, le maintenant tout de suite, ne mènent jamais nulle part.

Un mal qui s’est développé pendant des décennies ne se résorbe pas en un seul jour. Il faut y travailler patiemment, intelligemment, et surtout ensemble.

Sommes-nous prêts à faire cet effort commun ou préférons-nous dépérir chacun de notre côté, en attendant une nouvelle tragédie, un nouveau désastre qui emportera tout et nous emportera tous?


17 octobre: Les Libanais descendent dans la rue

Le discours est partout le même, dans toutes les régions: nous sommes libanais, ni chrétiens ni musulmans, ni chiites ni sunnites, ni druzes ni maronites, nous sommes libanais.

Partout, dans toutes les régions, la même colère, le même cri: démissionnez, partez, allez-vous-en.

Les zou3ama sont fustigés dans leurs propres fiefs. Le mur de la peur s'est brisé. Les lignes rouges sont tombées.

Ce soir, un peuple est né.


18 octobre, matin: Une feuille de route pour le changement

Aujourd’hui, la feuille de route la plus rationnelle est, à mon sens, la suivante. Le temps des demi-mesures est passé. Le système actuel qui ne peut rien générer d’autre qu’une classe politique corrompue doit changer en profondeur.

1. Démission du gouvernement
2. Formation d’une équipe transitoire réduite (hors partis politiques)
3. Déploiement de l’armée libanaise sur tout le territoire
4. Levée de toutes les immunités
5. Tribunal spécial en charge des dossiers de corruption
6. Assemblée Constituante (Mou2tamar Ta2sisé)
7. Élections

Un nouveau parlement pour une nouvelle République.


18 octobre, mi-journée: Le retour du 14 Mars?

Certains pensent pouvoir profiter du soulèvement populaire pour reformer la fameuse coalition dite "du 14 Mars".

Chacun a le droit de croire en ce qu’il veut. Même aux licornes qui gambadent sous les arcs-en-ciel.

Mais s’ils croient que nous avons oublié que ce sont eux qui, en 2005, ont mis fin à notre révolution naissante, ils risquent d’être déçus. Parce que nous n’avons rien oublié. Ni leurs mensonges, ni leur affairisme, ni leurs calculs foireux.


18 octobre, soirée: Hariri abandonné par ses alliés

Comme ils sont méprisables ces politiciens qui essayent de faire porter tout le chapeau à Saad Hariri, alors qu’ils sont des piliers du pouvoir, les uns depuis 1992 et les autres depuis 2005.

J’aurai toujours plus de respect pour ceux qui reconnaissent et assument leurs erreurs et leurs errements, que pour les adeptes du c’est pas moi c’est lui. Et je préfèrerai toujours un adversaire courageux et honorable à un faux jeton qui se prétend de mes amis.

Tous ceux qui sont au pouvoir de 1992 à 2005, puis de 2005 à aujourd’hui, sont responsables du naufrage actuel du Liban. Tous, sans exception.

Mais peut-être nous prennent-ils pour des imbéciles. Peut-être pensent-ils du haut de leur compte en banque que les pauvres de nous sont des pauvres d’esprit. Mais voilà, il y a plus d’intelligence et de bon sens chez le plus anonyme des manifestants que dans tout leur directoire réuni.


20 octobre, matin: Et maintenant?

Chacun a ses têtes de turc. Chacun voudrait se payer tel ou tel dirigeant, tel ou tel politicien. Mais on n’en est plus là aujourd’hui. Ce n’est plus un problème de personnes. C’est un problème de système. Et ce système ne fonctionne pas.

Hérité de l’accord de Taëf, signé en 1989 par des députés sans aucune légitimité qui ont maintes fois autoprorogé leur mandat, conçu hors des frontières du Liban pour que le pays ne puisse être dirigé sans une tutelle étrangère, le système actuel a fait son temps.

Il faut être aveugle pour ne pas comprendre qu’un jeu de chaises musicales au sein du gouvernement ne servira à rien. Et que face aux mêmes problèmes, on obtiendra toujours, à peu de choses près, les mêmes résultats si un changement en profondeur n’a pas lieu.

Idem pour les élections anticipées que demandent certains. Si les corrompus ne sont pas jugés et condamnés, si de nouveaux mouvements politiques n’ont pas le temps de se former et se structurer, le prochain parlement sera le frère jumeau du parlement actuel. Et cette classe politique que nous conspuons aujourd’hui reviendra aux affaires comme si rien ne s’était passé.

Changer de système n’est pas une mince affaire. Surtout dans un pays si longtemps divisé en tribus confessionnelles et en castes socio-culturelles. Il a trop longtemps été dirigé par des mafias déguisées en partis politiques et par des partis politiques d’un affairisme et d’un amateurisme sans nom, pour pouvoir se transformer du jour au lendemain en vraie démocratie représentative.

C’est pourquoi, après la démission tôt ou tard du gouvernement, une période transitoire est indispensable pour que puisse avoir lieu l’Assemblée Constituante (Mou2tamar Ta2sisé) qui définira la gouvernance du Liban de demain.

Un gouvernement réduit, composées de femmes et d’hommes intègres et compétents n’appartenant pas à la classe politique, aura la charge de cette période transitoire. Et devra, outre l’organisation de la Constituante, gérer la crise socio-économique actuelle pour éviter l’effondrement total du pays.

Aujourd’hui, nous sommes d’accord sur ce que nous ne voulons plus. Mais sommes-nous d’accord sur ce que nous voulons? Rien n’est moins sûr. Ces derniers jours, un peuple est né, une nation est née. Mais c’est fragile un nouveau-né. Nous avons le devoir de le protéger et le mener à bon port comme nous ferions avec notre propre enfant.


21 octobre, après-midi: Hariri annonce des mesures exceptionnelles

Question: pourquoi les mesures annoncées aujourd’hui par le gouvernement n’ont pas été prises avant?

Réponse: parce qu’avant, ils n’avaient pas peur de perdre le contrôle d’un pays qu’ils considèrent comme leur vache à lait.

C’est-à-dire: le peuple est le dernier de leurs soucis, sinon ils auraient pris ces mesures depuis longtemps. Ils ne se soucient du peuple que lorsque celui-ci se révolte et que leur pouvoir est ébranlé.

Conclusion: ces mesures sont un sparadrap, un peu de mercurochrome, deux panadol et yalla rentrez chez vous. Un remède provisoire et illusoire qui n’a d’autre mission que de calmer la colère des Libanais et mettre fin au soulèvement populaire, sans rien changer au système qui nourrit la classe politique et qui a mené le Liban au désastre économique et social actuel.


21 octobre, soir: Peuple & leader

On me dit: le peuple a besoin de leader. Je dis: aujourd’hui, le leader c’est le peuple. Il n’a eu besoin de personne pour descendre dans la rue. Il n’a eu besoin de personne pour y rester, renverser le rapport de force et changer les règles d’un jeu que beaucoup croyaient perdu d’avance.

Je sais que quand on est habitué à suivre un chef, l’idée d’une multitude qui se guide elle-même est déstabilisante. C’est pourtant une vieille utopie à laquelle, il est vrai, plus grand monde ne croit vraiment. Mais voilà, le peuple libanais qui vient tout juste de naître a prouvé que c’était possible.

Ceci n’empêche évidemment pas que de nouveaux mouvements politiques se forment et, si ça leur chante, de se choisir un leader. Ni que des citoyens responsables unissent leurs efforts pour réfléchir à des solutions, proposer des feuilles de route, définir des politiques pour sortir le pays du marasme. Mais en finalité, c’est le peuple qui décide. Ce peuple étonnant qui en a surpris plus d’un qui croyait avoir tout vu et tout compris.


22 octobre: Ce que le Hezbollah doit comprendre

Le Hezbollah doit comprendre, s’il ne l’a pas déjà fait, que ce n’est pas le nombre de ses ministres au gouvernement qui le protège, mais le fameux triptyque "Peuple, Armée, Résistance".

Le peuple est dans la rue et rejette autant le gouvernement que la classe politique dans son ensemble.

L’armée semble avoir pris la décision de protéger le peuple qui manifeste sa colère. Un peuple dont elle est issue et dont elle tire sa force, comme l’a très justement déclaré son commandant en chef.

Si le Hezbollah s’oppose à la volonté du peuple, s’il se place en confrontation avec l’armée, il ne restera plus grand-chose de la résistance.

Le Hezbollah, qu’on soit d’accord avec lui ou pas, a prouvé qu’il était le seul parti politique au Liban digne de ce nom. Les autres ne sont que des machines plus ou moins organisée au service d’un seul homme, avec pour seule idéologie les intérêts personnels de cet homme ainsi que ceux de son entourage.

Il a également prouvé la justesse de son analyse géopolitique ainsi que la redoutable efficacité de ses stratégies politique et militaire. Il est difficile de croire qu’il puisse autant se tromper aujourd’hui.

Les Libanais qui manifestent partout au Liban ont brisé les barrières confessionnelles et se sont déclarés en peuple uni et indivisible. Les convois pétaradants qui agitent le drapeau jaune du Hezb et scandent leur appartenance confessionnelle ne font que le desservir. Il serait sage qu’il y mette un terme au plus vite.

Quant à sa "couverture chrétienne", sans laquelle il perd sa légitimité nationale, c’est avec le peuple qui manifeste dans la rue (mais aussi qui reste chez lui mais soutient le soulèvement) qu’elle est désormais et non plus avec ses alliés dits "chrétiens".

Son alliance avec le Courant patriotique libre en 2006 lui était indispensable parce que celui-ci représentait alors, selon le système confessionnel en place, la majorité des chrétiens (70% des "voix chrétiennes" aux élections de 2005). Mais aujourd’hui que représente-t-il vraiment?

À chaque élection depuis 2005, il a perdu 20% de son électorat. Il n’a eu que 50% des "voix chrétiennes" en 2009 et 30% en 2018. Que représentera-t-il si des élections étaient organisées demain? 10% ou moins? L’arrogance de ses ténors ainsi que leur mépris affiché des Libanais, sans compter leurs incalculables erreurs de communication, en ont fait l’un des mouvements politiques le plus détesté au Liban, au sein et en dehors de sa communauté.

Ce qu’on appelle communément "la rue chrétienne" est aujourd’hui, justement, dans la rue. Et rejette massivement les partis dits "chrétiens" qui prétendent la représenter. Elle rejette aussi le système confessionnel qui a trop longtemps divisé les Libanais.

Idem pour les autres communautés qui refusent désormais d’être définies par leur appartenance confessionnelle et affirment haut et fort leur identité nationale. Les gigantesques manifestations à Tripoli, Tyr, Nabatiyé, Baalback et partout ailleurs l’ont très clairement démontré.

Le Hezbollah est un parti populaire, au sens littéral du terme. Son chef et ses cadres sont issus des classes populaires et, contrairement à ceux des autres partis, n’ont pas profité du système pour amasser de colossales fortunes personnelles.

Sa place naturelle est par conséquent avec le peuple qui crie sa colère, qu’il décide de se joindre aux manifestations ou qu’il les soutienne sans y participer, et non contre lui. Il y va de sa propre survie ainsi que celle du pays.


23 octobre: La révolution et la bourgeoisie

Notre révolution est celle des affamés, des humiliés, des ignorés, des laissés pour compte, qui n’ont plus rien à offrir, mais qui l’offrent avec tout leur cœur, avec toute leur âme.

C’est pourquoi une partie de la bourgeoisie la déteste, la méprise et la conspue. C’est pourquoi une autre partie tente de la récupérer, avec la prétention de la diriger, pour finalement l’éteindre et l’empêcher de toucher à ses privilèges.

Mais il y une troisième partie. Sans doute la plus importante. Frappée par la crise économique, elle a gouté à l’infortune des démunis. Partagé ses humiliations. Découvert qu’elle n’était en somme pas si différente. Que ses larmes étaient aussi les siennes. Que son cri était le même. Et qu’ensemble elle formait une seule famille.

Elle a vu, elle a su, et a enfin compris que "le petit peuple" est en réalité un grand peuple.


24 octobre, matin: Revival néoconservateur

Et voilà-t-y-pas que MTV Lebanon nous la joue revival d’un 14marsisme le plus éculé. Avec logo et tout et tout. Même typeface, même code de couleurs, etc. que le mouvement dit "du 14 Mars". En faisant la part belle sur leur antenne aux partis politiques dits "chrétiens" qui, avec un rare opportunisme, se présentent aujourd’hui comme des révolutionnaires après avoir fait partie du pouvoir depuis 2005, couvert la corruption pandémique de cette période, et (ne l’oublions pas) protégé la présence de Daech et Nosra au Liban pendant 6 longues années.

Bref, ils nous prennent pour des imbéciles, alors que derrière l’image léchée de la chaîne, on peut clairement voir en filigrane, non pas le drapeau libanais, mais celui étoilé des USA.


24 octobre, après-midi: Le président s’adresse aux Libanais

Comme ça, à chaud, je ne sais pas quoi dire. Les mots me manquent. Parler en professionnel de la communication? M’arrêter à la forme, désastreuse, d’un amateurisme affligeant, comme si quelqu’un s’était évertué à saboter ce discours que tout le monde attendait? Exprimer mon immense déception quant à l’opportunité ratée que représentait cet instant déterminant? Ne pas laisser mes émotions prendre le dessus, mais rationaliser, analyser, et écrire un long texte argumenté? Peut-être. Cependant une chose est certaine. Toute analyse, toute argumentation rationnelle, ne sera en réalité qu’un habillage sémantique pour exprimer ce qui peut l’être en une seule phrase: aujourd’hui était un rendez-vous manqué avec l’Histoire.


24 octobre, fin d’après midi: Attention, récupération en cours!

J’ai revu le discours et regardé attentivement les détails. Contrairement à ce qui circule sur les réseaux sociaux, les livres dans la bibliothèque derrière le président sont dans la même position dans les deux plans de coupe. C’est le changement d’angle (très) maladroit qui donne l’impression que les livres sont placés différemment.

Ça ne change évidemment pas grand-chose à l’amateurisme de la réalisation et du montage. Mais se focaliser sur ce détail alors qu’il est erroné, revient à décrédibiliser toute critique que l’on pourrait faire du discours présidentiel, sur la forme comme sur le fond.

Personnellement, j’en ai assez des fake news et autres rumeurs infondées qui circulent massivement. Comme le faux article 17 de la Constitution, d’une bêtise inouïe, qui a largement été partagé sur les réseaux sociaux et ailleurs.

Il est important de rester concentré sur l’essentiel.

Parce que ceux qui tentent de récupérer le soulèvement veulent noyer l’essentiel dans un déluge de n’importe quoi afin de se poser en seuls porte-paroles crédibles. Aidés en cela par des médias très suivis qui ont soudain oublié leurs recettes publicitaires (pendant 8 jours, imaginez les pertes financières, dans un milieu où rien n’est jamais gratuit). Et d’utiliser notre révolution en devenir pour faire avancer leur propre agenda. Un agenda bien loin des revendications populaires.


25 octobre, matin: Quelque chose ne tourne pas rond

Les télévisions qui diffusent les images du soulèvement de l’aube jusqu’à tard dans la nuit ne favorisent que les slogans et les chants anti-politiciens. Sur les plateaux, on ne voit majoritairement que des gens qui refusent, qui fustigent, qui dénoncent. On invite aussi des célébrités, des people, sans aucune culture politique, qui se vautrent dans des poncifs démagogiques pour accroître leur fan base.

Mais étrangement, on ne voit nulle part celles et ceux qui ont un discours construit, un vrai projet d’alternative au pouvoir en place. Charbel Nahas, par exemple, est étrangement absent de nos écrans. Malgré le fait qu’il soit le seul homme politique à être acclamé par les manifestants qui se pressent pour l’écouter quand il se rend au centre-ville de Beyrouth.

Dans ce même centre-ville, entre les places des Martyrs et Riad el-Solh, une multitude de minivans, équipés de baffles géantes qui diffusent de la musique à plein tube, sont stationnés chaque quelques mètres. Comme pour empêcher les gens de se parler, de s’écouter, d’échanger des idées, et se fédérer autour d’un projet commun.

Comme si tout était fait pour transformer notre soulèvement en kermesse et l’empêcher de devenir une révolution. Parce que sans débat, sans dialogue, sans agora, sans projet commun cohérent, point de révolution.

Au 9ème jour du soulèvement, les chants et les slogans cathartiques ne suffisent plus. Ils doivent désormais être accompagnés de discours réfléchis, construits, et de vrais projets d’alternative au pouvoir, porteurs de changements concrets pour sortir le pays de la crise qui l’étrangle, et bâtir enfin un État véritable, au service des Libanaises et des Libanais.


25 octobre, soir: Vers la révolution ou vers rien du tout?

La définition de Révolution du Cambridge Dictionary est la suivante: "a change in the way a country is governed, usually to a different political system" (un changement de la façon dont un pays est gouverné, généralement par un système politique différent).

Et pas un changement de la façon dont un pays est gouverné par "rien" ou par "on ne sait pas" ou par "on verra".

Tant que nous ne nous sommes pas mis d’accord sur une alternative concrète, cohérente, construite, au système actuel, ou au grand minimum sur une alternative au gouvernement actuel et sur un processus qui conduirait à choisir un système politique différent, nous ne pouvons pas dire que notre soulèvement est une révolution. Pire: nous ne pouvons même pas espérer qu’il mène à grand-chose.

Il est donc indispensable de commencer à discuter sérieusement des alternatives possibles et ne plus se contenter de lancer des slogans, et répéter inlassablement les mêmes vérités que nous connaissons déjà sur la classe politique et le système actuel.

Il serait absurde (et c’est un euphémisme) d’adopter, comme certains le font, la même attitude envers la Sawra que celle envers le Za3im: applaudir et encenser, et surtout ne jamais penser et débattre.


© Claude El Khal, 2019