Friday, February 28, 2020

Chroniques de la Révolution libanaise (vol.2)

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Photo: Getty

Ces chroniques de la Révolution libanaise sont la suite du journal en 7 volumes publié ici, qui raconte au jour le jour le soulèvement populaire qui secoue le Liban depuis le 17 octobre 2019.

Ces chroniques, dont le deuxième volume couvre la période du 30 janvier au 20 février 2020, permettront je l’espère de mieux comprendre l’évolution de ce soulèvement et sa difficile mutation en révolution.



30 janvier: Le piège des élections anticipées

Rien que pour officialiser sa candidature aux élections, il faut payer 5.000$.

Ne parlons même pas du coût d’une campagne électorale: plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers de dollars.

Alors que l’écrasante majorité des Libanais s’est considérablement appauvrie, qui à votre avis a les moyens financiers de se porter candidat à des élections anticipées?

Qui à part les partis politiques, les milliardaires, les affairistes, les corrompus et les clients d’ambassades?

Qui parmi les vrais révolutionnaires a une telle somme (une fortune par les temps qui courent!) à dépenser?

Comprenez que les élections anticipées sont un piège dans lequel nous nous précipitons tête baissée, sans réfléchir.

Comprenez que ces élections sont le meilleur moyen pour l’oligarchie de garder son pouvoir et de tuer la thawra dans l’œuf. Et avec elle nos rêves et nos revendications.

Comprenez enfin que ceux qui se prétendent "thouwar" et font la promotion des élections anticipées, avec le soutien actif des télés, trahissent la thawra et le peuple qui souffre et dont elle est le seul espoir.


2 février: Pour une assemblée constituante

Au-delà des mensonges que nous ressasse une classe politique obsolète et dépassée, au-delà de la désinformation de la plupart des médias, au-delà du ronron confortable et souvent ridicule des prétendus spécialistes qui hantent les plateaux télé, au-delà des solutions kinder-surprise que propose une opposition aussi aveugle et sourde que le pouvoir, au-delà des slogans creux qui se répètent inlassablement sur les réseaux sociaux, nous devons enfin réaliser que le Liban d’après la profonde crise économique, financière et politique que nous vivons actuellement, ne ressemblera en RIEN au Liban que nous avons connu, ni celui d’avant la guerre, ni celui de pendant la guerre, ni celui d’après la guerre.

Il est sans doute temps, pendant que nous travaillons au sauvetage économique du pays (qui est malheureusement loin d’avoir commencé), de réfléchir sérieusement, et ensemble, à quel Liban nous voulons.

D'où l'importance d'organiser au plus tôt une assemblée constituante (mou2tamar ta2sissé) pour confronter nos différentes visions du Liban de demain puis s'entendre sur une nouvelle constitution.

Faute de quoi, le Liban de facto qui s’imposera de lui-même risque de provoquer des crises de loin plus graves que celle d’aujourd’hui.


3 février: Les banques et leurs complices

Les banques imposent de nouvelles restrictions de retrait à leurs déposants.

En toute illégalité. Et en toute impunité.

Pourtant pas de tollé chez les prétendus révolutionnaires néo-14marsistes. Pas d’appel au "ghadab" ou autre appellation ronflante dont ils noient les réseaux sociaux pour tout et n’importe quoi.

Bien au contraire, certains groupes auto-labellisés "thouwar" font circuler depuis plusieurs semaines des textes vantant les mérites de la Banque centrale et soutenant les pratiques illégales des banques.

Pire: jamais, depuis le 17 octobre, ces faux-nez de la révolution n’ont mis en cause la politique économique suivie depuis 1992 qui a ruiné le pays. En réalité, ils en sont les défenseurs les plus zélés.

Être révolutionnaire et complice du système bancaire est une contradiction fondamentale. Pour ne pas dire une pantalonnade. Un théâtre de Guignol que nous servent en boucle les télés mercenaires.

Être révolutionnaire et en même temps chantre du système économique qui a institutionnalisé la corruption, appauvri les Libanais et enrichi les affairistes et les banquiers, c’est comme se déclarer végétarien alors qu’on se tape un filet saignant à tous les repas.

Ces gens-là, dont l’égérie voyage en avion privé sans susciter de leur part des commentaires outragés, ont infiltré le soulèvement du 17 octobre non seulement pour le détourner à leur profit, mais aussi et surtout pour l’empêcher de devenir une révolution véritable.

Bien qu’ils utilisent le mot "thawra" à tort et à travers, ils sont, au même titre que la caste politico-économique, les gardiens du système injuste que la révolution se doit de transformer en profondeur.

À la veille du 111ème jour du soulèvement, une évidence s’impose: si le peuple, si la multitude, ne reprend pas possession de sa thawra et la laisse à ces Tartuffe, il en sera fini de la révolution et il en sera fini du Liban.


4 février: La noblesse véritable

On peut penser ce qu’on veut de la thawra. On peut être pour. On peut être contre. Mais on ne peut, à moins d’être les pires des hypocrites, qu’éprouver le plus grand respect pour ces jeunes femmes et ces jeunes hommes qui descendent inlassablement dans la rue depuis plus de trois mois pour dire haut et fort: je ne veux pas m’en aller, je veux rester ici, je veux travailler ici, je veux fonder une famille ici, je veux vieillir ici, je veux voir mes enfants grandir ici, aller à l’école ici, s’épanouir ici.

C’est pour que cet ici soit à la hauteur de leur volonté qu’ils descendent dans la rue. Pour que cet ici ne soit plus cet endroit qu’il faut fuir à tout prix pour pouvoir s’imaginer un avenir.

Et qu’importe s’ils se trompent parfois, s’ils trébuchent ou s’égarent un peu, leur combat est le plus juste, le plus légitime qui soit. Qui d’entre nous ne s’est pas trompé, n’a pas trébuché, ne s’est pas égaré?

La noblesse, la véritable noblesse, celle qui émane de l’être et non pas celle qui se transmet en héritage, se trouve aujourd’hui dans les rues du Liban. Dans le regard et dans la voix de ces Libanaises et ces Libanais qui font honneur à notre pays et à nous tous.


10 février, matin: Mascarade

En 2005, la dette du Liban s’élevait à près de 30 milliards de dollars. Elle a dépassé depuis les 90 milliards de dollars.

Qui est responsable ce véritable désastre national sinon les gouvernements successifs de ces 15 dernières années?

Et qui a fait partie intégrante de ces gouvernements avec leurs frères ennemis du 8 Mars sinon le Moustaqbal, le PSP, les FL et les Kataeb? Ceux-là mêmes qui tentent, depuis le 17 octobre, de se faire passer pour de fervents partisans de la thawra.

En 2005, les collabos ont été déguisés en libérateurs pour rester au pouvoir après la fin de l’occupation syrienne. Avec le résultat que l’on connaît: l’effondrement de l’économie libanaise.

Le même phénomène se reproduit aujourd’hui: les corrompus et leurs alliés sont déguisés en révolutionnaires pour revenir au pouvoir. Pas besoin d’être Nostradamus pour deviner les conséquences désastreuses de ce retour.

En criant "la thiqa" sans proposer d’alternative concrète et détaillée, et en manifestant aux côtés de ceux qui ont participé à la ruine du pays, que fait-on d’autre que de légitimer cette énième entourloupe contre le peuple libanais?

Pas de confiance au nouveau gouvernement? Bien sûr. Mais pas de confiance non plus aux 14marsistes, ni à ces petits partis dits de la "société civile" qui sont leurs complices, par opportunisme ou par lâcheté, dans la récupération et le détournement de la thawra à leur profit.

Je reste convaincu que la multitude, ces centaines de milliers de Libanaises et de Libanais, qui a fait le soulèvement du 17 octobre est toujours prête à reprendre possession de la rue, et qu’elle le refera tout ou tard.

Mais tant que la mascarade actuelle continue, elle restera chez elle. Et notre révolution, celle des opprimés, des affamés, des humiliés, sera en attente d’un leadership (oui d’un leadership) honnête et courageux qui rendra enfin le pouvoir au peuple.


10 février, soir: Des questions qui fâchent

- Si le gouvernement Diab n’obtient pas la confiance du parlement, il restera en tant que gouvernement d’affaires courantes, ce qui ne changera pas grand-chose.

- Si Diab démissionne, quelle équipe alternative (Premier ministre + ministres) est-elle prête à prendre la relève et selon quel programme précis déjà rédigé?

- Si aucune équipe alternative n’est prête à prendre la relève et si aucun programme précis n’existe encore, que fait-on?

On recommence tout le cirque des nominations, des manifestations, de la distributions des ministères, d’autres manifestations, puis de la formation d’un gouvernement qui va rédiger une déclaration ministérielle et demander la confiance du parlement sous les huées de la foule en colère?

Tout ça pendant que le pays coule?

Le destin d’un pays et d’un peuple est dans la balance. Ce n’est pas un jeu.

Deux autres questions:

- Hariri a démissionné le 29 octobre. Pourquoi rien n’a été fait depuis pour se mettre d’accord sur une équipe indépendante prête à prendre la relève et sur son programme précis?

- Pourquoi toutes les propositions et les tentatives de fédérer et structurer le soulèvement, pour justement être prêt à offrir une alternative concrète et sérieuse, ont été immanquablement rejetées ou sabotées par ceux-là mêmes qui appellent à manifester demain?


12 février: La multitude se rebiffe

Malgré le très large éventail de personnalités politiques qui ont appelé à manifester hier, de Samy Gemayel à Charbel Nahas (quelle déception!) et de groupes de la "société civile", malgré la campagne considérable sur les réseaux sociaux, malgré la propagande de trois chaînes de télé, malgré la pluie de messages sur whatsapp, malgré les bus affrétés, malgré les convois de voitures dans les rues et les appels au haut-parleurs, pas plus de 3.000 personnes ont répondu à l’appel.

Et encore, 3.000 est un chiffre très généreux.

L’étude attentive des images disponibles montre que la foule, bien que répartie dans plusieurs endroits, ne dépassait pas ce nombre.

Et quand bien même les manifestants étaient 5 ou 6.000, que représente cette foule par rapport à celle des premières semaines du soulèvement?

Le pic a été atteint le weekend du 19 et 20 octobre. Certains ont évoqué le chiffre impressionnant de 2 millions de personnes. Mais, en étant très avares, d’autres ont affirmé qu’il n’y avait pas plus d’un demi-million de manifestants.

Soit.

Entre un demi-million de personnes des premiers jours et les quelques milliers personnes d’hier, le gouffre est abyssal.

La multitude qui forme le soulèvement du 17 octobre a choisi hier de rester chez elle. Se faisant, elle a désavoué de façon cinglante toutes celles et ceux qui prétendent représenter la thawra, ou que les médias présentent comme tels.

On entend bien sûr toutes sortes d’excuses pour justifier ce désaveu. Ironiquement, ces excuses sont exactement les mêmes, presque mot pour mot, que celles qui sont reprochées à Bassil et aux orangistes: "ce n’est pas de notre faute, c’est de la faute des autres", et l’inévitable: "on ne nous a pas laissé faire".

Quelques milliers sur un demi-million, le pourcentage est dérisoire. C’est ce pourcentage-là que représentent effectivement la cohorte de porte-paroles autoproclamés de la thawra.

Hier était une manifestation de "la thiqa". Mais cette "thiqa", cette confiance refusée, elle l’était aux récupérateurs du soulèvement. Une manifestation silencieuse, assourdissante par son abstention, et très lourde de sens.

C’est aussi contre les slogans creux, les discours démagogiques et les opportunismes en tout genre que le soulèvement du 17 octobre a eu lieu. Ceux qui ont pensé pouvoir lui servir cette même soupe indigeste pour le détourner à leur profit n’ont absolument rien compris.

C’est aux côtés de cette majorité redevenue provisoirement silencieuse que nous devons nous tenir, et non au sein de cette infime minorité qui ne représente finalement qu’elle-même.

Toujours aux côtés du peuple, jamais du côté de ses exploiteurs, quels qu’ils soient.


15 février, soir: Nous réussirons

Malgré mes critiques, souvent acerbes, de certains aspects de l’évolution du soulèvement, je tiens à rendre hommage à celles et ceux, sincères et infatigables, qui continuent, en dépit des récupérations des uns et de l’animosité des autres, de descendre dans la rue et de porter bien haut l’esprit du 17 octobre.

Nous ne sommes évidemment pas d’accord sur tout. Et même parfois en désaccord complet. Heureusement d’ailleurs. C’est aussi pour un Liban pluriel que nous nous battons. Quelle démocratie est-elle possible quand les opinions différentes, divergentes, ne peuvent plus coexister, et quand chacun se retranche derrière les barricades du j’ai raison?

Aucun d’entre nous n’a jamais totalement raison ou totalement tort. Aucun d’entre nous ne possède la science révolutionnaire infuse. On avance, on découvre, on titube, on se trompe, on prend des chemins de traverse, on s’engueule, on s’énerve, on se dispute, mais en fin de compte, on sait qu’on est embarqué sur le même bateau, dans la même aventure, navigant sans carte vers un horizon moins gris, un horizon qui ne ressemble en rien à un mur en béton ou à un comptoir de banque.

Par contre toutes et tous, les filles et les fils du 17 octobre, avons raison de continuer, chacune et chacun à sa façon.

Et nous réussirons. J’en ai l’intime conviction. Même si le chemin est long, même s’il est semé d’embuches, même si les pièges sont nombreux.

Nous réussirons parce qu’échouer n’est pas une option. Échouer équivaut à dire adieu au Liban. Et ça c’est inacceptable.


19 février: Power to the people

Nous devons nous rendre à l’évidence, il ne s’agit plus de débusquer la corruption au sein de l’appareil de l’État, mais de trouver ce qui reste de l’État dans l’appareil de corruption.

Idem pour les institutions privées, des banques aux médias, en passant par tout un cheptel d’entreprises commerciales, grandes et moyennes. La corruption a tout gangrené, presque tout dévoré et digéré.

Face à cette réalité, nous pourrions croire que le Liban est en phase terminale. Que rien ne peut plus être fait pour le sauver. Et qu’il ne nous reste que les cris de colère et de désespoir que nous poussons encore dans la rue, avant que la répression ne s’abatte sur nous.

Mais rien n’est plus faux.

Depuis le 17 octobre, depuis que le peuple s’est soulevé, la corruption qui a besoin de la soumission populaire pour prospérer, pour respirer et continuer à exister, a perdu son oxygène. Elle est aujourd’hui sous perfusion, agonisante.

Tel un animal blessé, elle se débat et sort ses crocs et ses griffes. Elle frappe comme elle peut, mais son pouvoir, citadelle jadis imprenable, n’est plus qu’un château de cartes.

Le Liban n’est pas mourant, il est en train de renaître. Malheureusement, cette renaissance, très lente, se fait dans la douleur, les larmes et parfois le sang.

Cette renaissance nous pouvons l’accélérer et en diminuer la peine.

Pour cela, nous devons simplement le décider.

Décider d’arrêter de perdre du temps en démagogies faciles, ranger nos ego bêtement démesurés, et nous mettre enfin au travail. Réunir toutes les Libanaises et les Libanais de bonne volonté, et laisser au bord de la route les vendeurs de tapis de toutes sortes, politiciens de métier et démagogues amateurs.

Le peuple du 17 octobre, au contraire des partis, des groupes et des officines, a prouvé sa maturité. Son soulèvement a étonné le monde. On le croyait barbare et violent. Il s’est révélé civilisé et solidaire, doué d’un civisme remarquable.

C’est à lui que doit être confié le pouvoir.

Power to the people n’est pas un slogan. C’est un projet. Un projet concret. Qui n’attend que nous, qui n’attend que vous, pour se réaliser.

Qu’attendez-vous, qu’attendons-nous, pour commencer?


20 février: Au commencement était le Verbe

Un gouvernement de technocrates n’est pas une révolution, mais un changement ministériel. Des élections anticipées ne sont pas une révolution, mais une tentative de changement de majorité parlementaire. Remplacer des partis politiques traditionnels par des organisations politiques dites de la "société civile" issues de la même caste socio-économique n’est pas une révolution, mais échanger Dupont T par Dupond D. Manifester pour dire non n’est pas une révolution, mais une contestation.

Une révolution est un changement fondamental de système. Une révolution a pour objectif de remplacer un système politique, économique et social, voire sociétal, par un autre bien précis. On manifeste donc pour imposer ce système alternatif précis.

Continuer à scander thawra sans vouloir changer le système politique, économique et social au Liban, et sans savoir quel système alternatif on veut pour le remplacer, c’est soit se moquer du monde, soit ne pas comprendre le sens du mot révolution.

C’est vrai qu’au Liban on adore utiliser des mots sans en connaître le sens, comme espadrilles pour désigner les chaussures de sport, ou pour masquer une réalité, comme on dit résilience pour ne pas dire soumission ou résignation.

Quatre mois après le début du soulèvement populaire du 17 octobre, il est temps que commence la révolution. Mais celle-ci ne pourra jamais avoir lieu tant que le mot thawra sera utilisé n’importe comment, à des fins qui n’ont pas absolument rien de révolutionnaires.

Au commencement était le Verbe, pas vrai?


© Claude El Khal, 2020