Oui à un coup de force de l’armée libanaise


Être à la merci de toutes sortes de mafias, de cartels et de marchands sans scrupules. Être rackettés et humiliés quotidiennement. N’attendre plus rien du lendemain sauf qu’il ne soit pas pire que la veille. Voilà notre vie aujourd’hui. Dans un pays où, selon les Nations Unies, près de 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Où pénuries et privations sont notre lot quotidien. Un pays où les uns hurlent leur appartenance communautaire à la face des autres. Où la haine de l’autre est savamment entretenue par les politiciens et les médias. Un pays où religion, business et politique se marient à merveille pour soumettre et escroquer tout un peuple 

Face à cette intolérable réalité, face à l’absence quasi totale de l’État, à l’incompétence effroyable du gouvernement démissionnaire, à l’inaction complice du parlement, à l’incurie criminelle de la classe politique, quelle institution reste-t-il aux Libanais pour les protéger et les sauver sinon l’armée, dont ce n’est pas uniquement la responsabilité, mais aussi le devoir? 

Alors oui à un coup de force de l’armée libanaise. Oui à la déclaration de l’état d’urgence économique et social. Oui à un gouvernement provisoire militaro-citoyen qui prenne les rênes du pouvoir jusqu’aux prochaines élections. 

Un gouvernement militaro-citoyen c’est-à-dire dirigé par un officier supérieur nommé par le commandement de l’armée, selon la division confessionnelle du pouvoir (pour éviter la surenchère sectaire de la classe politique), des officiers à la tête des ministères dits "sécuritaires" (Défense et Intérieur), et des civils à la tête des autres ministères, chacun selon sa spécialité. Les civils seraient issus de la "société" du même nom. Des personnalités dont l’intégrité, la probité et le professionnalisme sont prouvés. Ils seraient assistés par des militaires pour éviter que les affidés des partis politiques qui infestent les institutions publiques ne leur mettent des bâtons dans les roues. Chaque fonctionnaire qui tenterait de saboter le travail de ces ministres serait par conséquent immédiatement démis de ses fonctions. 

Ce gouvernement provisoire déclarerait l’état d’urgence économique et social, et aurait des pouvoirs législatifs exceptionnels. La Constitution et le Parlement seraient ainsi suspendus jusqu’aux résultats des prochaines élections. 

La mission de ce gouvernement serait la suivante (liste évidemment non exhaustive):
   • La gestion puis l'arrêt de l’effondrement économique et social. 
    La reprise en main de la Banque centrale. 
    La mise sous tutelle des banques privées en vue de la restructuration du secteur bancaire. 
    Le partage équitable des pertes financières. 
    L’audit juricomptable (forensic audit) de la Banque centrale puis des différents ministères et institutions publiques et semi-publiques. 
    La stabilisation de la livre libanaise et des prix des marchandises et des services. 
    L’arrêt des monopoles sur les hydrocarbures et les produits pharmaceutiques et alimentaires. 
    La libéralisation des secteurs énergétique, pharmaceutique et alimentaire, et leur ouverture à la concurrence. 
    La saisie de toute marchandise stockée illégalement (carburant, médicaments et denrées alimentaires) et l’arrestation des responsables. 
    L’arrêt de la contrebande vers la Syrie et du marché noir intérieur. 
    La gestion et la distribution des aides humanitaires et économiques internationales.
    L'organisation d'aides financières urgentes pour les plus démunis.
    Les négociations avec les différents organismes internationaux (FMI, Banque mondiale,  etc.) 
    Le lancement des appels d'offre pour la reconstruction du port de Beyrouth et de l'Électricité du Liban.
    Et enfin l’organisation des élections législatives. 

Dès que celles-ci auront lieu, dès que les Libanais se seront exprimés et auront choisi librement leurs représentants, le nouveau parlement élira un nouveau président de la République et nommera un Premier ministre issu de la majorité. Le gouvernement militaro-citoyen pourra alors démissionner et la Constitution pourra reprendre ses droits. 

Durant cette période transitoire, toutes les immunités seraient levées, deux tribunaux spéciaux seraient mis en place, l’un pour juger les affaires de corruption (celles déjà existantes - qui dorment dans les tiroirs, et celles qui résulteraient de l’audit juricomptable), et l’autre pour juger les responsables de l’explosion du port de Beyrouth. 

Certains pourraient préférer des élections anticipées à cette solution "radicale". Mais il ne faut pas se leurrer, le changement ne viendra pas seulement des urnes. Le changement profond sans lequel le Liban n’a aucun avenir ne pourra se faire au prochain parlement en l’état actuel des choses. Même si l’opposition issue du mouvement de contestation et du soulèvement populaire d’octobre 2019 obtient la majorité des sièges, la classe politique corrompue y aura certainement une présence importante, suffisante pour saboter tout réel changement, notamment à travers ses affidés au sein des différentes institutions et ses différentes milices sur le terrain. 

Le changement commencera d’abord dans les bureaux des juges, puis dans les tribunaux. Le changement se fera avant tout par la justice ou ne se fera pas. En effet, deux enquêtes et leurs conséquences juridiques peuvent changer radicalement le paysage politique au Liban:
    La vérité sur les responsabilités dans le cataclysme qui a frappé Beyrouth, les procès puis les condamnations qui suivront, donneront de facto un grand coup de balai dans la classe politique. Cette dernière, par sa mainmise sur le pouvoir exécutif et son noyautage de toutes les institutions, est dans son ensemble la principale accusée. Quand les responsabilités individuelles seront déterminées et les coupables condamnés, la classe politique se verra privée de nombre de ses personnalités. 
    Le forensic audit, d’abord de la Banque centrale puis des différents ministères et autres institutions, fera la lumière sur les malversations financières des uns et des autres. La justice devra là aussi déterminer les responsabilités et condamner les coupables. Ce qui donnera un autre grand coup de balai, plus important peut-être que le précédent, dans la classe politique et la caste dirigeante dont elle est l’une des principales composantes. 

Ainsi, les crapules seront en prison et ne pourront pas se présenter aux élections, et encore moins briguer une fonction au sein de l’exécutif (ministre, premier ministre, président). Ce faisant, les pouvoirs exécutif et législatif seront "libérés" et le changement véritable pourra commencer. 

S’il y a une autre solution, qu’elle nous soit présentée, non par des slogans creux et des discours déconnectés de la réalité, mais par un raisonnement rationnel. Dire qu'il y a péril en la demeure serait l'euphémisme du siècle. Le Liban risque, à chaque instant, d'imploser et de sombrer dans un chaos social et communautaire dont il sera impossible de sortir sans un bain de sang. Une solution urgente et immédiate est vitale. Aucune n’est aujourd’hui idéale. Il faudra choisir celle qui aura de réelles chances de réussir et qui mettra le Liban sur la voie du salut. Une voie qui sera, en toute logique, longue et difficile. 


© Claude El Khal