Tuesday, November 12, 2019

Journal d’un soulèvement libanais (vol.3)

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Photo: Anwar Amro / AFP

Je publie ici sous la forme d’un journal, dont voici le troisième volume (qui couvre la semaine du 3 au 11 novembre), ce que j’ai écrit quotidiennement sur Facebook à propos du soulèvement populaire qui secoue le Liban depuis plus de trois semaines. Cela permettra peut-être de mieux comprendre l’évolution de ce soulèvement et offrir une vision relativement complète de mes prises de position.



3 novembre: Au hasard d’une rencontre

J’ai quitté le centre-ville de Beyrouth pour renter écrire. Les amis avec qui j’étais m’ont engueulé. Comment pouvais-je m’en aller alors que les places des Martyrs et Riad el-Solh grouillaient de monde et que l’effervescence était à son comble? Mais je voulais absolument rédiger une analyse des évènements de la journée: la manifestation du CPL, les discours de Bassil et du président, et les rassemblements populaires partout au Liban.

Je ne ferai rien de tout ça.

Je voulais rentrer à pied mais la fatigue a pris le dessus. Je me suis donc offert le luxe d’un taxi. Durant le trajet, le chauffeur et moi avons évoqué la situation dans le pays, les manifestations des uns et des autres, bref, les sujets qui occupent tous les esprits depuis 18 jours.

Coincé dans un embouteillage, il s’est mis à me raconter son histoire. Son fils qui a besoin d’un nouveau pantalon parce que l’ancien était usé par le temps, mais qu’il ne pouvait lui offrir. De sa condition médicale et du médicament dont il a urgemment besoin, mais qu’il n’a pas les moyens de s’acheter malgré son coût très modeste.

Puis soudain il s’est mis à pleurer. Soudain, toute l’humiliation qui fait son quotidien s’est déversée en larmes silencieuses. Il s’est excusé. Désolé monsieur c’est plus fort que moi, me dit-il, la voix nouée par cette douleur qu’il retient au fond de lui, et que le hasard d’une rencontre a fait remonter à la surface.

Je ne savais quoi dire. Je ne savais que faire. Mes larmes ont coulé et ont accompagné les siennes.

C’est pour cet homme que je me bats. C’est pour tous les autres, hommes et femmes, qui comme lui n’ont plus rien d’autre que les humiliations, les vexations, les frustrations, que nous descendons tous les jours dans la rue.

Que personne ne vienne me dire que je perds mon temps. Que personne ne vienne nous dire que notre soulèvement ne sert à rien. Que des ambassades sont à l’œuvre. Que les zou3ama sont là pour rester. Que l’injustice est une réalité immuable.

Rien n’est immuable. Sauf l’idée que ce pays doit changer. Fondamentalement. Profondément. Pour que plus jamais un père ne pleure devant un inconnu parce que certains ont tout pillé. Sans se soucier de lui, de moi, de vous, de nous tous.


5 novembre: Obsolète

Quand on se demande "que vont penser les gens si on dit ça?" avant de s’exprimer et de prendre position, on fait déjà partie de la classe politique.

Quand on choisit de se taire face à l’inacceptable parce que les élections sont peut-être pour bientôt et qu’il faut protéger ses arrières, on fait déjà partie de la classe politique.

Quand on dit en privé le contraire de ce qu’on affirme en public, on fait déjà partie de la classe politique.

Quand on met le mot "peuple" à toutes les sauces et dans tous les slogans alors que ses intérêts sont le dernier de nos soucis, on fait déjà partie de la classe politique.

Et quand on fait déjà partie de la classe politique, on est obsolète avant même d’avoir été au pouvoir.


6 novembre, matin: Rendez l’argent!

Après avoir allègrement participé au pillage de l’argent public, et pour certains organisé ce pillage, des partis politiques au pouvoir depuis 1992, spécialistes du retournement de veste et d’alliance, envoient leurs ouailles crier révolution sur les places publiques et accessoirement fermer les routes pour affirmer leur présence sur le terrain et, pourquoi pas, mettre un peu de chaos dans le pays.

À ces partis, nous devrions tous dire d’une même voix: avant de rejoindre le peuple dans la rue, avant de crier révolution, avant de sautiller joyeusement, l’air de rien, au rythme des chansons patriotiques, RENDEZ L’ARGENT.


6 novembre, midi: Amoureux

Encore une fois, la multitude qui forme le soulèvement a démontré sa formidable maturité.

Elle a fait échouer la énième tentative de récupération. Malgré tous leurs efforts, les récupérateurs crient aujourd’hui tous seuls dans leur désert, uniquement applaudis par leurs ouailles.

Étonnante multitude! Au lieu de se diviser, elle s’est multipliée. Pas en nombre bien sûr, mais en actions et en moyens de pression pacifiques. Son imagination, sa créativité, sa détermination, sa volonté de rester fidèle à elle-même, sont des leçons pour chacune et chacun d’entre nous.

Vous trouvez mon point de vue quelque peu romantique? Vous n’avez pas tort. Je suis amoureux de mon peuple.


6 novembre, après-midi: Curieux pays

Curieux pays que le nôtre, où les adultes se conduisent comme des enfants et les enfants comme des adultes.

L’avenir du Liban est en de bonnes mains.


6 novembre, soir: Beyrouth s’illumine

Désespérément désert pendant la énième tentative de récupération du soulèvement, le centre-ville de Beyrouth s’illumine ce soir de mille et mille bougies.

Beyrouth résiste, Beyrouth est libre, Beyrouth est magnifique.


7 novembre: Power to the pupil

Des étudiants aux opinions politiques très différentes, voire divergentes, manifestent ensemble et débattent entre eux de leurs différences.

Et ça, c’est une révolution en soi.


8 novembre: La communauté internationale

Le peuple libanais est dans la rue depuis plus de trois semaines, et certains politiciens et commentateurs en tout genre osent encore nous parler de ce que veut ou ne veut pas la "communauté internationale" quant à la formation du nouveau gouvernement.

La "communauté internationale", il y en a qui n’ont que ces mots à la bouche. Comme l’invocation d’une entité supérieure, presque divine, qui doit impérativement décider de notre destin et viendra nous sauver le jour du Jugement dernier.

Mais peuvent-ils nous dire quand exactement cette fameuse "communauté internationale" a fait quelque chose de bénéfique pour le Liban?

Dans les années 60 et 70, elle a encouragé l’autonomie des milices palestiniennes. Ce qui a déclenché, en 1975, la guerre dite "civile".

Un an plus tard, en 1976, elle a soutenu l’entrée des troupes syriennes au Liban. Elle a donné son feu vert à l’invasion sanglante du 13 octobre 1990, puis a couvert pendant 15 ans l’occupation syrienne.

En 1982, elle n’a pas bougé le petit doigt quand Israël a envahi le Liban. Elle n’a rien fait pour mettre fin à l’occupation israélienne de la zone dite "de sécurité" – occupation qui a duré jusqu’en 2000.

Elle n’a rien fait non plus pour empêcher les guerres israéliennes contre le Liban en 1996 et en 2006. Elle a donné sa langue au chat suite aux deux massacres de Cana, dont un a eu lieu dans un bâtiment sous sa protection.

Qu’a-t-elle fait ensuite pour poursuivre les auteurs de ces massacres? Absolument rien. Sans oublier, bien sûr, son silence renouvelé après chaque violation de l’espace aérien libanais.

En 2005, elle a fait passer les collaborateurs d’hier pour des libérateurs et nous a imposé les pires corrompus de l’histoire contemporaine du Liban.

Entre 2011 et 2017, elle a fermé les yeux sur la présence armée de Daech et de Jabhat al-Nosra (c’est-à-dire al-Qaeda) dans la région d’Ersal, près de la frontière libano-syrienne.

Après que Daech et Nosra ont été chassés du pays en 2017, elle a cherché à pérenniser la présence du million et demi de réfugiés syriens (chiffre officiel – la réalité est plus proche des deux millions, soit près de la moitié de la population autochtone), malgré son poids énorme sur une économie libanaise qui bat de l’aile.

En 2018, elle a organisé la conférence CEDRE pour soutenir cette même économie agonisante. Et ce, un mois avant les élections législatives qui s’annonçaient difficile pour les partis au pouvoir. Ce qui équivalait à un soutien non-déclaré à ces derniers et une ingérence de facto dans le processus démocratique.

Cette année, une semaine après le début du soulèvement populaire, ses ambassadeurs au Liban ont apporté leur soutien au gouvernement dont les manifestants réclamaient la démission, et aux mesures annoncées par le Premier ministre mais rejetées par la rue. Nouvelle ingérence flagrante dans les affaires intérieures libanaises.

Ceux qui croient encore à un quelconque rôle positif de la "communauté internationale" au Liban devraient nous expliquer pourquoi tous les faits leur donnent tort.

Ils pourraient aussi nous expliquer, pendant qu’ils y sont, pourquoi ils font fi de la Constitution libanaise, qui dit clairement dans son préambule que “le Liban est une Patrie souveraine, libre et indépendante” et que “le peuple est la source des pouvoirs et le détenteur de la souveraineté”.

Autant le Liban se doit d’avoir les meilleures relations possibles avec tous les pays, surtout les puissances régionales et internationales, autant ses affaires intérieures doivent être une ligne rouge.

De par sa position géographique stratégique, la richesse de son sol, la pugnacité créative de son peuple et l’influence économique de sa diaspora, le Liban est en position de force et non de faiblesse face à la "communauté internationale" pour imposer cette ligne rouge.

Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas le Liban qui a besoin d’elle mais bien l’inverse. Nous serions sages de nous en souvenir avant de nous prononcer sur la composition du gouvernement qui sera chargé de sortir le pays de la crise actuelle.


10 novembre: Quel bonheur!

Quel bonheur de voir le peuple se réapproprier ces lieux qu’une petite clique mafieuse avait volé.

Quel bonheur de voir les copains de cette petite clique mafieuse, qui tentent désespérément de récupérer le soulèvement, vociférer dans le désert des slogans haineux que personne ne reprend.

Quel bonheur de voir les gens s’organiser entre eux et décider de manifester là où bon leur semble, ignorant superbement les appels imbéciles publiés sur les réseaux sociaux par on ne sait quelle officine.

Et quel bonheur de voir que "liberté, souveraineté, indépendance" n’est plus un slogan creux utilisé par des politicards de tout poil pour appâter les gogos, mais la façon d’être d’un peuple véritablement libre, souverain et indépendant.


10 novembre: Le cycle des malédictions

Le Liban a été déclaré indépendant en 1943.

15 ans plus tard, en 1958, la première guerre civile a éclaté mais s’est rapidement arrêtée.

15 ans après, en 1973, tous les ingrédients pour une nouvelle guerre civile étaient réunis. Il ne lui fallait qu’un déclencheur pour tout embraser.

Ce déclencheur eut lieu quelques deux ans plus tard, le 13 avril 1975. Et la guerre, comme prévu, embrasa le pays.

Cette guerre dura 15 ans et s’arrêta en 1990 quand le Liban fut livré à la Syrie.

En 2005, soit 15 ans plus tard (eh oui, toujours 15 ans), l’occupation syrienne prit fin suite à l’assassinat de Rafic Hariri, et le pays fut à plusieurs reprises au bord de la guerre civile. Mais celle-ci fut à chaque fois évitée de justesse.

En 2020, 15 autres années se seront écoulées.

Certains pays, toujours les mêmes, à l’aide de leurs larbins locaux, font leur possible pour qu’une nouvelle guerre soit inévitable.

Ils tentent de récupérer le soulèvement spontanés et légitime du peuple libanais pour arriver à leurs fins.

Nous ne devons les laisser faire sous aucun prétexte. Nous devons briser ce cycle des malédictions qui se répètent chaque 15 ans.

Nous le devons à celles et ceux qui ont souffert des guerres précédentes ou qui en sont morts. Nous le devons à nous-mêmes de ne pas répéter les erreurs de nos parents et grands-parents. Nous le devons à nos enfants, pour qu’ils ne vivent jamais les horreurs que beaucoup d’entre nous ont vécu.


11 novembre: Rumeurs et fake news

S’il vous plaît, vérifiez les informations avant de les partager sur les réseaux sociaux ou sur WhatsApp. Si vous ne pouvez pas les vérifier, dans le doute abstenez-vous.

En cette période aussi délicate que cruciale, nous devons toutes et tous avoir le sens des responsabilités, et ne pas nous laisser exciter par le premier chiffon rouge venu.

Trop de fake news et de rumeurs plus absurdes et farfelues les unes que les autres circulent massivement. Elles créent une confusion généralisée et l’on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.

Il ne faut pas se leurrer, cette désinformation de masse n’est pas l’œuvre de quelques plaisantins, mais une campagne organisée pour noyer les revendications légitimes du soulèvement pour mieux en détourner l’objectif.

Partager ces fake news et ces rumeurs équivaut à aider cette campagne et à trahir le soulèvement.

Ne l’oubliez pas.


© Claude El Khal, 2019