Wednesday, December 18, 2019

Journal d’un soulèvement libanais (vol.6) : Le chantage au chaos

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Photo: Anwar Amro / AFP

Je publie ici sous la forme d’un journal, dont voici le sixième volume (qui couvre la période du 2 au 17 décembre), ce que j’ai écrit quotidiennement sur Facebook à propos du soulèvement populaire qui secoue le Liban depuis plus de deux mois. Cela permettra peut-être de mieux comprendre l’évolution de ce soulèvement et offrir une vision relativement complète de mes prises de position.


2 décembre: Il s’appelait Nagi al-Fliti

Peut-on seulement imaginer ce qui se passe dans la tête d’un homme, d’un père, qui décide de quitter ce monde?

Parlant de la vie, Amin Maalouf a écrit: "Le jour où elle cessera d’être généreuse avec moi, je la quitterai sans état d’âme".

Sauf que là, ce n’est pas la vie qui a cessé d’être généreuse. Mais quelques individus qui ont pillé tout ce qui pouvait l’être, et n’ont rien laissé à tant et tant de Libanais. Pendant des décennies, ils ont mis le pays et son peuple en coupe réglée. Ils se sont engraissés sur la misère de tant de pères, de tant de mères, de tant d’enfants.

On les voit, eux et leur marmaille arrogante, se pavaner sans remords au bord de leurs voitures rutilantes, claquer des millions sur une simple soirée de mariage, se vautrer dans des palaces construits avec l’argent qu’ils nous ont volé, puis passer à la télé et oser nous expliquer que tout ça c’est pour notre bien.

Il s’appelait Nagi al-Fliti. Il habitait Ersal. Ersal si longtemps martyrisée parce que des crapules cravatées ont décidé d’y protéger les pires organisations terroristes. Ersal la fière, plus noble que les précieux qui se glorifient de leur descendance à particule. Ersal la Libanaise, qui résume à elle seule le destin cruel d’un pays aux mains de vampires jamais rassasiés.

Il s’appelait Nagi al-Fliti, et avait une petite fille. Une petite fille et plein de dettes qu’il ne pouvait rembourser. Une petite fille mais plus d’argent pour la nourrir. Sans un mot, il s’est caché et s’est pendu. Il s’est pendu pendant que rotaient les repus qui nous gouvernent.

C’est pour lui, c’est pour sa petite fille, c’est pour nous tous qui sommes des Nagi al-Fliti en salle d’attente, que nous devons continuer à descendre dans la rue. Et à porter très haut la voix de tous les Nagi al-Fliti de ce pays.


5 décembre, matin: La nausée à visage humain

À quel point faut-il être pourri, dans sa tête et dans son cœur, pour se moquer des suicidés? À quel point faut-il être corrompu, dans son esprit et dans son âme, pour affirmer qu’on ne se tue pas par manque d’argent, par désespoir social?

À quel point faut-il être malsain pour refuser de comprendre que vivre est insoutenable quand le quotidien n’est plus fait que d’impuissances?

À quel point faut-il être ignoble pour décréter que seule une instabilité mentale peut conduire au suicide? À quel point faut-il être abject pour désigner comme lâches ceux qui décident de mettre fin à leurs jours?

Quelle que soit la couleur politique affirmée de ces gens-là, quel que soit le chef qu’ils adorent, ils ne sont en réalité que les séides vils et imbéciles du nabot à moustache noire qui se fantasmait grand blond aux yeux bleus, et qui a voulu punir la terre entière parce qu’il ne l’était pas.


5 décembre, après-midi: L’étendue de la corruption

Chaque jour démontre, souvent de façon cruelle, l’étendue de la corruption.

L’état des routes après la pluie est le résultat de l’obscène corruption des Travaux publics, et les immeubles qui menacent de s’effondrer parce qu’ils ont été construits n’importe comment, celle des promoteurs immobiliers.

Je parie que les responsables de cette double corruption n’ont pas de problème à retirer leurs dollars des banques, comme nous autres, communs honnêtes des mortels.


6 décembre, matin: Un mauvais capitaine

Encore une entreprise qui ne paye pas ses salariés. Encore un média qui risque de fermer ses portes.

Après le quotidien Al-Moustaqbal, après Future TV, c’est le Daily Star qui est aujourd’hui dans la tourmente. Ses salariés ne sont pas payés depuis plusieurs mois, et l’un d’eux, un journaliste qui y a travaillé pendant quatre ans, aurait été renvoyé pour avoir voulu organiser une grève afin de réclamer leurs droits.

Ces trois médias sont la propriété d’une seule famille. Celle de l’homme qu’une grande partie de la classe politique et de la communauté internationale voudraient qu’il soit notre ad vitam Premier ministre.

Comme si, pour sauver un navire du naufrage, on voudrait imposer un capitaine dont le seul talent est d’avoir déjà coulé plusieurs navires, abandonnant leur équipage à leur triste sort.

La raison, ou le bon sens le plus élémentaire, devrait nous pousser à refuser catégoriquement que ce personnage ne revienne au Sérail, surtout en ces temps de tempête. Et, bien entendu, à soutenir les journalistes et les salariés du Daily Star, même si nous ne partageons pas la même politique éditoriale.


6 décembre: Représentants du peuple?

Les Libanais qui travaillent encore ont touché un demi-salaire. Les députés qui ne travaillent plus depuis plusieurs semaines ont touché un salaire entier.

Question: combien de députés qui prétendent soutenir le soulèvement ont refusé cette injustice et rendu l’argent?


7 décembre, midi: Un dangereux bras de fer

Un dangereux bras de fer risque fort d’avoir lieu lundi.

Le premier bloc parlementaire à être consulté pour désigner le nouveau Premier ministre est celui du Moustaqbal. Ce choix du président de la République n’est pas un hasard.

Si le bloc haririen nomme Khatib, comme il s’est engagé à le faire, alors les députés du CPL et du 8Mars feront de même, et Khatib sera Premier ministre.

Par contre, si ce bloc revient sur la parole donnée et ne nomme personne, les députés du CPL et du 8Mars nommeront Makhzoumi. Ainsi ce dernier obtiendra la majorité et deviendra Premier ministre.

Dans les deux cas, les chances d’un retour futur de Saad au Sérail seront désormais très minces, pour ne pas dire inexistantes.

Pour éviter ce bras de fer et rendre incontournable le retour de Saad, le Moustaqbal et ses alliés demanderont à leurs partisans, déguisés en révolutionnaires, de descendre dans la rue, fermer les routes, et tenter d’empêcher la tenue des consultations parlementaires.

Il existe cependant un autre scénario possible pour arriver aux mêmes fins.

Dimanche, de grands rassemblements populaires sont prévus pour dénoncer (à raison) la cuisine politicienne qui se concocte en coulisse pour former le prochain gouvernement. Cuisine qui démontre encore une fois que la classe politique n’a pas encore véritablement pris la mesure de l’état catastrophique du pays, du mécontentement populaire et du changement profond qui a eu lieu le 17 octobre.

Le Moustaqbal pourrait prendre ces rassemblements pour excuse et, comme ses alliés 14maristes, annoncer sa décision de boycotter les consultations, les rendant caduques.

Dans ces deux cas de figures, la formation d’un nouveau gouvernement, devenue exclusivement tributaire du retour de Saad au Sérail, sera reportée sine die. Pendant que le pays se noie, et que de plus en plus de Libanais perdent leur travail et sombrent dans la pauvreté.


7 décembre, après-midi: Non au boycott

Au lieu de boycotter les consultations parlementaires, les députés qui prétendent soutenir le soulèvement devraient au contraire y participer et nommer une personnalité compétente et indépendante qui répond aux aspirations des manifestants et aux besoins urgents du pays.

Cette nomination pourrait changer la donne et offrir au soulèvement un bel atout pour faire pression sur la classe politique empêtrée dans ses petits calculs d’épicier, et peut-être même offrir une porte de sortie à la crise gouvernementale.

Mais cet acte courageux serait sans doute trop leur demander. Eux qui n’ont pas moufté quand ils ont reçu leur salaire complet, alors que les Libanais qui ont encore la chance d’avoir un emploi ne sont payés qu’une moitié de salaire.

Ils boycottent ou ne nomment personne pour éviter de se mouiller avant de voir de quel côté va pencher la balance, pour tenter ensuite de profiter de la situation afin de faire avancer leur petit agenda.

Si le choix de certains, comme les FL par exemple, est déjà fait et se porte sur le retour de Saad au Sérail, les autres préfèrent ne pas dévoiler leurs cartes (s’ils en ont!), et surtout ne rien faire qui pourrait leur porter préjudice si des élections anticipées ont lieu dans les prochains mois.

Ceux-là se foutent pas mal du soulèvement. Tout ce qui les intéresse est d’être réélu et, pour les petits partis, d’augmenter le nombre de leurs députés pour pouvoir imposer de futurs ministres dans de futurs gouvernements.


8 décembre, midi: Les consultations doivent avoir lieu

Ça fait des semaines qu’on s’égosille et qu’on manifeste pour qu’il y ait des consultations parlementaires, et maintenant qu’une date a enfin été fixée, certains veulent les empêcher d’avoir lieu.

Ils veulent les empêcher en les boycottant ou en coupant les routes menant au palais présidentiel où elles doivent avoir lieu. Pour ce faire, des appels anonymes ont été lancés pour jeter des clous sur la chaussée – ce qui est un acte purement et simplement criminel.

Les récupérateurs ont suffisamment fait de mal au soulèvement depuis le 17 octobre pour continuer à tolérer leurs petites manœuvres politiciennes.

Ces gens-là sont autant responsables de l’état actuel du pays que ceux qui sont encore au pouvoir. Il ne faut jamais cesser de le répéter, et il faut surtout arrêter de couvrir leurs excès et leur fanatisme.

Les consultations doivent avoir lieu. Nous jugerons leurs résultats après, et non avant.

Quant aux députés qui vont boycotter ces consultations, par lâcheté, pour ne pas être obligés de prendre position, ils doivent être considérés comme démissionnaires.

En refusant de faire leur devoir constitutionnel, alors qu’ils sont grassement payés (contrairement au reste des Libanais), ils trahissent leur fonction et perdent par conséquent toute légitimité et toute légalité.


8 décembre, après-midi: L’inévitable retour

Khatib, soutenu par Saad pour être Premier ministre, a rendu visite au Mufti. Le Mufti lui a dit qu’il soutenait Saad pour être Premier ministre. Khatib a donc décidé de rendre visite à Saad qui le soutient mais qui est soutenu par le Mufti.

Bref, on se moque de nous. Tout ce cinéma, comme le boycott annoncé des consultations parlementaires par de nombreux députés, comme la coupure programmée des routes, n’a qu’un seul objectif: rendre inévitable le retour de Saad au Sérail.

Les députés qui disent soutenir le soulèvement peuvent prouver leur sincérité en se rendant aux consultations et en nommant une personnalité sunnite qui réponde aux aspirations du soulèvement et aux besoins du pays.

Ce faisant, ils donneraient au soulèvement (qui ne peut nommer un Premier ministre, vu que selon la Constitution seuls les députés peuvent le faire) un formidable atout pour faire pression sur la classe politique et l’obliger à accepter le choix populaire.


8 décembre, soir: Les consultations ajournées

Quand une autorité religieuse décide qui est le chef de l’exécutif, on n’est plus en démocratie mais en théocratie.

Aujourd’hui, l’accord de Taef est tombé.


9 décembre: Un soulèvement pluriel

Il y a une fâcheuse tendance chez certains de s’ériger en inquisiteurs et de prononcer des anathèmes contre tel ou tel parce qu’il aurait été aouniste ou 14marsiste ou 8marsiste ou communiste ou néocapitaliste ou je ne sais quoi encore.

Ces égocentriques croient que tout le soulèvement est à leur image. Alors ils s’improvisent petits Savonarole du dimanche et brûlent sur des bûchers virtuels toutes celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec leur opinion du moment.

À moins d’être né il y a peu, tous les Libanais ont été de tel ou tel bord, ceci ou cela, à un moment ou à un autre. Certains ont été ceci puis cela, puis autre chose, ou plus rien du tout.

Beaucoup étaient à Baadba en 89-90, ont voté "zay ma hiyyé" après 2005, et sont maintenant des révolutionnaires convaincus. De nombreux autres ont été Kataeb, puis FL, puis haririens, avant de battre le pavé de la "thawra". On croise aussi, qui manifestent ensemble, des marxistes-léninistes devenus adeptes du Hezb et des nassériens, chantres du nationalisme arabe, reconvertis en mondialistes néolibéraux.

Certains ont eu une conscience politique précoce, pendant l’adolescence, ou tardive, après la cinquantaine, ou saisonnière, c’est-à-dire dépendant des évènements qui se déroulaient dans le pays. Mais tous, en empruntant des chemins différents, souvent opposés, sont arrivés à la même destination: le 17 octobre.

Tous forment ensemble le soulèvement. II y a des gens de gauche et des gens de droite, il y a des croyants et des athées, il y en a qui sont attachés à leur confession et d’autre qui s’en moquent éperdument, il y a des riches et des démunis, il y a des classes moyennes et des classes plus si moyennes, des qui regardent vers l’Ouest et des qui regardent vers l’Est.

Il y a absolument de tout. C’est ça qui fait la force du soulèvement. S’il n’était que d’une seule couleur, il aurait été facilement et rapidement défait. Rien de plus simple que de monter la majorité de la population contre un groupe donné, aussi important soit-il. Par contre, comment vaincre un mouvement populaire quand toute la population, dans toute sa diversité et toutes ses contradictions, est représentée dans la rue?

Il ne faut pas s’y tromper, c’est bien la composition hétérogène du soulèvement qui le rend si incontournable, et en fait aujourd’hui la principale force politique du pays.


11 décembre, matin: Le déni, encore et toujours

La crise qui s’aggrave n’est dans l’intérêt de personne.

Saad le sait. Il brûle chaque premier-ministrable, pose des conditions rédhibitoires, et attend patiemment que les gens acceptent, voire demandent, son retour au Sérail.

Peu semble lui importer que le pays ne noie et que les Libanais s’appauvrissent chaque jour un peu plus. Seul compte son retour aux affaires.

Retour aux affaires est une description cruellement juste de sa relation avec la gestion de la chose publique.

Saad a été Premier ministre trois fois et a dirigé l’exécutif pendant près de six ans.

Durant tout ce temps, avons-nous vu un quelconque progrès dans quelque domaine que ce soit? Ou bien à l’image des inondations qui ont lieu chaque hiver, rien n’a jamais été fait pour résoudre les problèmes?

Pourtant des sommes faramineuses ont été dépensées, et le trésor public n’a cessé de se vider.

Tout ça a mené au désastre socio-économique actuel.

Et voilà qu’il veut rempiler une quatrième fois, soi-disant pour enfin faire les réformes nécessaires.

Celles et ceux qui y croient devraient d’urgence consulter pour troubles graves de déni de la réalité.


11 décembre, midi: Quelle autre solution?

À celles et ceux qui disent khalas, ça suffit la "thawra": quelle alternative a-t-on, vraiment, rationnellement?

Ça fait bientôt 30 ans que tout a été essayé, et que rien n’a changé. En fait, que tout a empiré.

Alors quoi? On continue sur cette même lancée qui nous a mené droit dans le mur, ou on tente autre chose?

Le soulèvement n’a pas deux mois, c’est normal qu’il se cherche encore. Le reste a 30 ans (voire même 76 ans, depuis 1943). Il s’est cherché, longtemps, très longtemps, mais au lieu de se trouver, il s’est perdu, et nous a perdu avec lui.

Si quelqu’un a une autre solution rationnelle, basée sur un raisonnement construit, pour sauver le pays, je suis, nous sommes, toute ouïe.


12 décembre: Un système à l’agonie

L’esclandre obscène d’un député haririen dans le bureau d’une juge et le déchaînement de violence des casseurs berrichons au centre-ville ne sont que les derniers soubresauts d’un système à l’agonie.

Il y en aura d’autres, des soubresauts. Parfois grotesques comme celui du député, parfois violents comme celui des casseurs. Le système refuse de reconnaître son obsolescence et son inévitable disparition prochaine. L’instinct de survie d’un animal blessé, jadis roi d’une jungle inhumaine, aujourd’hui en phase terminale.

Il se débat, il mord, il grogne, il menace, il montre les crocs, il tente des coups de griffes, mais rien ne peut désormais le sauver. Il s’en ira, un jour ou l’autre, pas si lointain, rejoindre dans les poubelles de l’histoire les petites dictatures d’un temps révolu.


13 décembre, après-midi: La manœuvre du CPL

Il ne faut pas se leurrer, la décision du CPL de ne pas participer à un éventuel gouvernement Hariri est une manœuvre politique, loin du discours bien intentionné qui l’a accompagné.

Cette manœuvre a deux aspects:

Le premier s’inscrit dans une logique confessionnelle. Le CPL se présente comme le principal parti "chrétien". L’élection du général Aoun à la présidence de la République n'a été possible que grâce à l’alliance du "chrétien" CPL avec le principal parti "sunnite", le Moustaqbal, et les deux principaux partis "chiites", le duo Amal-Hezb.

Après le 17 octobre, cette alliance a volé en éclat. Le Moustaqbal, par un retournement de veste digne d’un vaudeville, a quitté le pouvoir et fait semblant de rejoindre les rangs de la "thawra". Le CPL et le président de la République sont devenus les cibles principales des slogans dans la rue. Pendant que le duo Amal-Hezb réclame le retour de Hariri au Sérail et laisse le CPL et le président recevoir toute la boue sans bouger le petit doigt.

Abandonnés par ses alliés, le CPL a décidé de jouer le tout pour le tout. Convaincu que les chrétiens sont le ciment qui empêche un conflit sunnite-chiite au Liban, son coup de poker met les autres principaux acteurs politico-confessionnels au défi de s’entendre entre eux pour former un gouvernement. Pariant sans doute que cette entente sera impossible et que l’entreprise se soldera par un échec retentissant.

Le second aspect est électoraliste. La popularité du CPL est en berne. Il a perdu près de la moitié de son électorat depuis 2005, et n’a pu récolter 30% de l’électorat dit "chrétien" (70% en 2005) qu’à travers une série d’alliances, souvent contradictoires.

Depuis le 17 octobre, nombre de partisans du CPL se sont éloignés du parti orangiste pour rejoindre le soulèvement. La déception suscitée par la politique du CPL depuis 2005, et surtout après 3 ans du mandat aouniste, est sans précédent dans l’histoire contemporaine du Liban. Jamais un mouvement politique n’avait généré autant d’espoir chez une importante partie de la population, avant de se transformer, en un temps record, en immense déception, et pour beaucoup en sentiment d’avoir été trahi.

Il était donc urgent pour le CPL de prendre les décisions adéquates pour que cette déception ne se traduise pas en camouflet électoral lors des prochaines élections législatives. En affirmant se retirer du jeu politico-politicien, il pense pouvoir récupérer une partie de son électorat perdu, et laisser ses anciens alliés prendre seuls la responsabilité de l’effondrement socio-économique qui va en s’aggravant.

Est-ce que cette manœuvre va réussir? Seul l’avenir le dira. Est-elle bénéfique pour le Liban et les Libanais? Surement pas. La décision courageuse, réellement bénéfique pour le pays, aurait été de soutenir puis de nommer une personnalité indépendante et compétente au poste de Premier ministre, en lui assurant le soutien de son bloc parlementaire, le plus important de l’actuel Parlement.


13 décembre, soir: La réalité

La réalité est qu’aucun des partis politico-confessionnels n’a encore vraiment compris le changement profond qui a eu lieu au Liban depuis le 17 octobre.

La réalité est que la classe politique continue ses petits calculs d’épicier, les mêmes calculs qui ont mené le pays au naufrage.

La réalité est que la cacophonie qui règne dans la rue et sur les réseaux sociaux, en partie volontairement entretenue par certains, n’est pas à l’avantage du soulèvement.

La réalité est que les télés continuent, à quelques exceptions près, à favoriser les mêmes discours creux qui se répètent inlassablement depuis bientôt deux mois, et à distiller une ambiance de sinistrose qui, au lieu de donner espoir aux Libanais en mettant en valeur les projets et les raisonnements construits, les plonge dans un désespoir de plus en plus profond.

La réalité est que le soulèvement est véritablement la seule planche de salut pour le Liban et les Libanais, à condition qu’il se fédère autour d’objectifs communs et d’une stratégie commune.


14 décembre, matin: Partir ou rester?

Beaucoup disent vouloir baisser les bras. Partir. S’en aller. Pour vivre une vie décente ailleurs. Parce qu’ici, jamais rien ne change.

Oui, vous pouvez partir, prendre l’avion, aller loin. Mais partirez-vous vraiment? Votre corps sera ailleurs mais votre cœur, où sera-t-il? Ne restera-t-il pas ici? Et pour le nourrir, que ferez-vous? Écouter du Fairouz, manger du hommos, regarder les nouvelles sur internet, hanter les réseaux sociaux pour savoir ce qui se passe, verser des larmes en secret et attendre la cœur battant, comme à un rendez-vous d’amour, le jour où vous rentrerez au pays?

Libanais n’est pas qu’une nationalité, ou une fatalité, ou pour certains une malédiction. Libanais est un destin. Difficile de fuir son destin sans déchirer une importante partie de soi. Sans s’amputer d’un bout de son âme. "Vivre dehors", comme on dit chez nous, n’équivaut-il pas à vivre hors de chez soi, sans foyer et sans toit?

Jamais rien ne change est un mensonge. Tout a déjà changé depuis le 17 octobre. Et continue chaque jour de changer. Un peu comme une voix qui mue quand on sort de l’enfance. Elle n’est pas encore notre voix définitive, mais elle n’est déjà plus celle de nos jeunes années.

On ne baisse pas les bras alors que le fruit est à portée de main, alors que tout en nous a soif de le cueillir, le croquer, et le laisser faire danser nos papilles. Ce fruit, ce Liban de demain, ça fait trop longtemps qu’on l’attend, qu’on l’espère, pour s’en détourner si près du but.


14 décembre, soir: Chantage au chaos

À l’avant-veille des consultations parlementaires, le chantage au chaos a visiblement commencé.

J’ai la désagréable impression qu’on nous prépare une énorme couleuvre, un anaconda géant, qu’on nous demandera d’avaler si on ne veut pas que le pays sombre dans le chaos.

Lundi sera une journée cruciale. D’ici là, la prudence devrait être le maître-mot.


14 décembre, nuit: Prudence!

Étrange spectacle au centre-ville.

Après la longue bataille rangée entre casseurs berrichons et forces de l’ordre, une manifestation pacifique a eu lieu aux abords du Parlement.

Sans raison apparente, la brigade anti-émeute a chargé les manifestants dont plusieurs ont été violemment battus par des hommes en civils.

Des lacrymogènes ont été lancées sur les manifestants ET les forces de l’ordre, dont quelques membres ont dû être pris en charge par les medics présents.

Des "manifestants" ont ensuite lancé des pierres sur les forces de l’ordre et se sont livrés à des actes de vandalisme, à l’opposé des méthodes pacifiques adoptées lors des manifestations précédentes.

Le centre-ville est maintenant sous la brume des lacrymogènes, les jets de pierre continuent, certains manifestants dénoncent une infiltration de casseurs, et les forces de l’ordre se déploient en très grand nombre.

Plus que jamais: prudence, prudence, prudence.


15 décembre: Les masques tombent

Quelques masques sont tombés hier, des masques haririens et des masques berrichons.

D’autres masques tomberont lundi, quand Saad sera nommé Premier ministre par des partis politiques qui ont prétendu rejoindre la "thawra".

Mais le reste des masques devra attendre la formation du gouvernement pour dévoiler enfin le visage véritable de ceux qui ont œuvré à récupérer et détourner notre soulèvement.

"Avec le temps va tout s’en va", chantait le vieil anar. Si les masques tombent avec le temps, le pays se noie chaque jour un peu plus.

Et l’alliance des affairistes, des clients d’ambassades, des larbins de puissances étrangères et des mafias confessionnelles, sablera le champagne sur le pont d’un Titanic en plein naufrage.

Ils crieront victoire, ravis de nous avoir appauvris et affamés, espérant que notre soumission s’achètera avec quelques morceaux de pain et quelques pétrodollars venus du désert.

Ils ne savent pas que ce qui a commencé le 17 octobre ne s’arrêtera, malgré les sacrifices d’un peuple épuisé, que lorsque le dernier d’entre eux sera jugé et emprisonné.

Le Liban de demain ne sera pas gouverné par une petite association de malfaiteurs, mais par la communauté de toutes ses filles et tous ses fils.


17 décembre: Soyons à la hauteur

De ce qui se passe ce soir, je ne veux pas retenir le spectacle hideux auquel nous assistons.

Je ne veux retenir que les très nombreux appels fraternels, à la télé et sur les réseaux sociaux, de citoyens et de religieux de Tripoli, de Khanda2 el-Ghami2 ou d’ailleurs, et leur refus catégorique de toute division confessionnelle.

Quant à nous autres, il nous faut suivre leur exemple et ranger les messages de haine, d’injures et de rejet de l’autre, quelles que soient les raisons qui les ont provoqués.

Le Liban de demain que nous construisons aujourd’hui n’est pas un Liban de haine et de division. Quand nous nous exprimons, soyons à la hauteur de ce Liban-là.


(à suivre)


© Claude El Khal, 2019