Monday, December 30, 2019

Journal d’un soulèvement libanais (vol.7) : To be or not to be

Email This
Photo: AFP

Je publie ici sous la forme d’un journal, dont voici le septième volume, le dernier de 2019 (qui couvre la période du 18 au 28 décembre), ce que j’ai écrit quotidiennement sur Facebook à propos du soulèvement populaire qui secoue le Liban depuis plus de deux mois. Cela permettra peut-être de mieux comprendre l’évolution de ce soulèvement et offrir une vision relativement complète de mes prises de position.



18 décembre: Un danger existentiel

Ils envoient des casseurs ici et là, au nord et au sud, à Beyrouth, à Tripoli et ailleurs, pour semer la terreur, brûler des tentes et des arbres de Noël, et agiter le spectre d’une guerre confessionnelle. Puis ils érigent des murs pour séparer les Libanais.

Cette oligarchie politico-économico-confessionnelle qui a pris, depuis trop longtemps, le pays et ses citoyens en otage, est un danger existentiel pour le Liban.

La renvoyer dans ses foyers, avant de la juger pour ses crimes, est désormais une entreprise de salut public.


19 décembre, matin: N’importe quoi

"Notre sang appartient à Cheikh Saad", disent-ils, avant d’ajouter: "mais nous sommes des thouwar", puis de scander à pleins poumons "kellone ya3né kellone".

"Nous sommes contre le confessionnalisme", affirment-ils avec force au micro d’un journaliste, "mais il faut respecter la représentativité confessionnelle".

"Mais c’est vous qui demandiez que les consultations parlementaires aient lieu", dit le journaliste. "Oui mais pas avec ces 128 voleurs", répond un manifestant.

C’est vraiment n’importe quoi.

Pas étonnant que la multitude qui forme le gros du soulèvement soit rentrée chez elle.

Si nous voulons sauver notre soulèvement, il nous faut nous organiser au plus tôt, arrêter de dire chaque chose et son contraire, et surtout ne plus confondre révolution et testostérone.


19 décembre, soir: Députés indignes

Les députés qui n’ont nommé personne au poste au Premier ministre ont déshonoré leur fonction.

Depuis le début du soulèvement, ils sont grassement payés à ne rien faire. La moindre des choses aurait été de proposer un nom.

Ils ne vont pas nous faire croire que dans une communauté qui représente près d’un tiers de la population, ils n’ont trouvé aucune personnalité intègre, indépendante et compétente dont ils auraient pu proposer le nom.

L’affirmer c’est insulter la communauté en question et notre intelligence à tous, toutes communautés confondues.

Ne nommer personne n’est rien d’autre que de la démagogie par omission (si j’ose dire), de l’opportunisme politicien de bas étage et un manque cruel de courage politique (ne pas se mouiller et attendre de voir ce qui va se passer pour profiter au mieux de la situation).

Ces députés qui ont refusé de faire leur devoir constitutionnel ont perdu toute légitimité à représenter qui que ce soit.


20 décembre, matin: La boite de Pandore

En cherchant à institutionnaliser l’idée que les trois présidences (de la République, du Conseil et du Parlement) doivent toujours être occupées par les personnalités les plus "fortes" (comprenez les plus populaires) de leur communauté, le CPL a ouvert une boite de Pandore qu’il va être difficile de refermer.

Cette logique éminemment confessionnelle, fondamentalement tribale, a été l’argument utilisé pour porter Michel Aoun à la présidence de la République, Saad Hariri à celle du Conseil et reconduire pour la énième fois Nabih Berri à celle du Parlement.

L’ennui c’est que la présidence du Conseil, étant l’épicentre du pouvoir exécutif, ne peut répondre à cette logique tribale, à moins de n’avoir qu’un seul Premier ministre par mandat parlementaire, c’est-à-dire tous les quatre ans. Ce qui est une aberration.

De plus, la politique d’improvisation suivie par le CPL depuis 2005, n’a pas pris, comme toujours, en considération un élément crucial: la présidence de la République est la seule qui n’est pas constitutionnellement reconductible.

En d’autres termes, selon cette logique dite "du plus fort", le pays risque de voir son exécutif et son législatif toujours dirigés par les mêmes personnes, si les élections portent toujours les mêmes partis politiques au parlement. Alors que ça ne peut être le cas du président de la République, condamné par la Constitution à ne servir qu’un seul mandat.

Par conséquent, en cherchant à (prétendument) équilibrer le pouvoir entre les trois principales confessions (maronite, sunnite et chiite), il a créé un profond déséquilibre entre elles.

C’est cette logique du "plus fort" qu’invoque aujourd’hui "la rue sunnite" pour rejeter toute autre personne que Saad Hariri (toujours le plus populaire de sa communauté selon les dernières élections) à la présidence du Conseil.

Au grand dam du CPL et de ses alliés. Mais aussi du pays tout entier.

Le CPL, piégé par sa propre démagogie et son cruel manque de vision à long terme, n’a pas d’autres choix que d’accepter Saad Hariri au Sérail tant que Michel Aoun sera à Baabda et Nabih Berri au perchoir. Et tant que de nouvelles élections législatives n’ont pas lieu pour remesurer la popularité des uns et des autres.

S’il ne veut pas, bien sûr, voir la rue s’enflammer et le pays plonger dans un conflit confessionnel.

La logique confessionnelle est toujours dangereuse, toujours à double tranchant, toujours porteuse de discorde. Toujours. Depuis sa consécration par le Mandat français jusqu’à ce qu’un système déconfessionnalisé soit mis en place

La fin du système confessionnel est l’une des revendications du soulèvement du 17 octobre. Mais avant la mise en place d’un État déconfessionnalisé (pour ne pas dire laïque), comment convaincre "la rue sunnite" qu’elle doit être la première à accepter à sortir de la logique du "plus fort"?

Au-delà des petits calculs communautaristes, elle doit retrouver son ADN perdue depuis les années 90. Celle de l’arabisme, dont Nasser fut jadis le héraut, et pour lequel elle a combattu l’"isolationnisme" (comme on l’appelait alors) d’une grande partie des maronites.

Aujourd’hui, il lui est demandé de se réconcilier avec sa propre histoire et d’être le fer de lance d’une révolution que des centaines de milliers de Libanais, toutes confessions confondues, appellent de leurs vœux depuis le 17 octobre. Et sans laquelle le Liban continuera irrémédiablement de se noyer.


20 décembre, après-midi: Good cop bad cop 

Les partisans de Saad l’aiment trop pour accepter un autre Premier ministre, mais pas assez pour répondre à son appel de se retirer de la rue.

Ce petit jeu de good cop bad cop (ou plutôt good Saad bad people) ne trompe pas grand monde. La manœuvre est aussi subtile qu’un calendrier dénudé de la jolie Candice.

Saad s’est retiré de la course au Sérail après avoir compris, à travers sa non-nomination par les FL, que les USA ne voulaient pas de lui.

Ces manifestations seraient donc une dédicace spécial Noël à l’intention de David Hale et de ses patrons à Washington, pour démontrer que la "rue sunnite" veut Saad, toujours Saad, rien que Saad.


20 Décembre, soir: Ces questions qui fâchent

Pourquoi certains "révolutionnaires" ne dénoncent pas les casseurs haririens alors qu’ils hurlent face au casseurs berrichons?

Pourquoi ces mêmes "révolutionnaires" critiquent l’armée libanaise quand elle s’oppose à certains casseurs et crient à la répression, alors qu’ils demandent à cette même armée de réprimer sans pitié d’autres casseurs?

Pourquoi ces "révolutionnaires" autoproclamés n’auraient eu aucun problème avec le retour de Saad au Sérail, alors qu’ils s’opposent catégoriquement à la nomination de Hassan Diab?

Pourquoi on trouve toujours ces fameux "révolutionnaires" aux côté des alliés de l’Occident, alors que tout ce qui vient d’ailleurs leur donne étrangement des boutons?

Peut-être que les réponses se cachent dans les questions.


24 décembre: Naissance d’un révolutionnaire

En ces temps de révolution, que celles et ceux qui célèbrent ce soir la naissance de Jésus se souviennent qu’ils célèbrent la naissance d’un révolutionnaire, qui a bousculé l’ordre établi, aimé et défendu les pauvres, les marginaux, les délaissés et les démunis, qui a fustigé les riches, les hypocrites et les faux dévots, qui a chassé les marchands du temple, et qui a enseigné que la véritable révolution était avant tout intérieure.

Joyeux Noël à toutes et à tous.


25 décembre: Longues vacances

Joyeux Noël à toute la classe politique libanaise.

Je lui souhaite de passer de longues vacances, aussi longues que possible, tellement longues que même les enfants des enfants de nos petits-enfants n’assisteraient pas à son retour.


28 décembre, matin: La colonne vertébrale de la corruption

Il devient de plus en plus clair que les grandes banques libanaises ne sont pas les simples complices de la corruption institutionnalisée qui sévit dans le pays depuis trois décennies, mais sa colonne vertébrale.

Les politiciens étant souvent leurs employés ou leurs obligés, et parfois leurs actionnaires. Nombre d’entre eux deviennent ministres ou députés par la grâce des banquiers et utilisent leur fonction pour enrichir ces derniers au détriment des citoyens.

Vouloir éradiquer la corruption au Liban et tout ce qui en découle (inégalités obscènes, pauvreté et chômage pandémiques, destruction de secteurs entiers de l’économie, comme l’agriculture par exemple) sans chercher à nettoyer en profondeur le système bancaire n’est qu’un vœu pieux.

Si une grande partie de la classe politique doit être jugée pour ce qu’elle a fait subir à notre pays et à notre peuple, l’oligarchie bancaire doit inévitablement la précéder au tribunal, et peut-être même derrière les barreaux.

Le temps des impunités est révolu.

Révolu, comme les trois premières syllabes du mot révolution.


28 décembre, après-midi: To be or not to be

L'équation est simple:

Si le soulèvement échoue et la caste politique, économique et confessionnelle reste en place et continue son petit business as usual, il en sera fini du Liban.

Ce n'est pas une image, une métaphore ou une figure de style. L'entité Liban n'existera plus, écrasée par sa dette publique, décomposée par la crise économique, la corruption, la pauvreté et le chômage, puis l’effondrement inévitable de ses institutions, pour finir démembrée par ses divisions confessionnelles.

To be or not to be.

Profitez bien des vacances de fin d'année pour bien réfléchir à ce que vous voulez.


(à suivre)


© Claude El Khal, 2019